All inclusive : tout inclus, sauf la Guadeloupe.

Avec un casting XXL réunissant trois générations de comédiens bankables « All inclusive » a tout pour être l’un des gros succès du cinéma Hexagonal en 2019 ou l’un des plus gros flop de l’année.

La question pour la Guadeloupe est de savoir si ce film offrira au territoire guadeloupéen la vitrine qu’il espère tant obtenir grâce aux différents tournages nationaux et internationaux (comme la série Death in Paradise de la BBC) qui ont lieu sur l’île ?

À vrai dire je n’en sais rien, mais je ne l’espère pas vraiment, j’aurais même préféré que le film se plante en réalité et voilà pourquoi.

La Rigolade c’est leur boulot

Le duo Frank Dubosc en moule bite et Fabien Otoniente derrière la caméra est habitué aux succès de box-office. Grâce à la trilogie des “camping” les deux hommes, se sont taillés une belle réputation de leaders de l’humour franchouillard au cinéma, mais ces succès indéniables n’ont pas empêché la grande majorité des critiques de considérer Fabien Otoniente comme le pire réalisateur de sa génération ; ses films sont généralement jugés très mauvais. Comme quoi on ne peut pas tout avoir dans la vie.


le 1er camping réussit à réunir 5 millions de spectateurs dans les Salles obscures, le 2e 4 millions et le 3e 3 million.

« All inclusive » leur nouvelle collaboration est, semble t-il, une suite non avouée de «Camping», construite sur le même schéma scénaristique que leurs films précédents.

Un homme qui a plutôt réussi socialement est abandonné par sa compagne et/ou les membres de sa famille juste avant de partir en vacances. Il décide alors malgré tout de se rendre sur les lieux. Il rencontre en chemin Franck Dubosc sorte de trublion beauf, excité de la braguette. L’homme abandonné ne peut pas supporter la présence de Franck Dubosc, mais pourtant les deux protagonistes deviennent durablement inséparables.

Au cours du film Frank Dubosc ouvrira les yeux de son nouveau meilleur ami sur les négligences dont il a fait preuve et qui ont gâché sa vie de couple. Les deux hommes comprendront qu’être beaufs en fait, c’est super et à la fin du film tout rentrera dans l’ordre dans la situation de couple de l’homme abandonné.

Le film devrait réunir, selon les tendances du box office, observées au moins 2 millions de spectateurs.

Quelques éléments de lecture

Bon, je vous préviens tout de suite, je ne suis en aucun cas neutre dans la critique que j’émets concernant “All inclusive”. Le film se déroule chez moi, sur mon île, dans un pays où en tant que réalisateur, je me bats pour créer un cinéma guadeloupéen qui raconte nos histoires. Toutefois j’analyse ici cette bande annonce comme un objet filmique neutre en faisant preuve du moins d’affect possible.

Commençons par l’affiche qui a été dévoilée fin novembre 2018.

Je ne vais pas m’attarder sur le code couleur utilisé : fond bleu azur et lettres jaunes, qui ont déjà été analysées et critiquées allègrement notamment par Vincent Cassel.

Toutefois, il faut savoir que la majorité des comédies françaises emprunte ce même code couleur qui est censé rassurer et susciter l’adhésion chez le consommateur … Dans le cas de cette affiche, cela montre surtout en manque cruel de créativité.

Le visuel nous place sur une plage qui ne peut pas être formellement identifiée, géographiquement. On ne peut pas savoir où l’on est, mais on est sûr d’être sur un lieu de vacances.

Ensuite au premier plan sont alignés des profils types, les personnages principaux qui vont apparaître au cours du film.

Tout d’abord Franck Dubosc, la Star du film au milieu de l’affiche ; suivi de prêt par François-Xavier Demaison le sparring second rôle ; viennent ensuite Josiane Balasko et Thierry Lhermitte qui établissent la filiation directe avec la comédie de vacances à la Française, étant tous deux membres co-créateurs des bronzés la référence ultime en la matière ; puis Mister V le youtubeur qui plaira à la jeunesse et enfin les autres seconds rôles.

Aucun Guadeloupéen, aucun Antillais parmi les têtes d’affiche, en partie, il est vrai, parce que nous ne sommes pas vendeurs puisqu’il n’y a ce jour que très peu d’acteurs antillais formellement identifiés par le public français.
A part bien sûr quelques exceptions comme Joey Starr, Lucien Jean-Baptiste ou Firmine Richard.

Conclusion, il est impossible de savoir que l’on se trouve face à un film qui se déroule en Guadeloupe. Ce que l’on sait en regardant cette affiche, c’est qu’il s’agit ici d’un film de vacances qui se déroule à proximité d’une plage et qui réunit pas mal de poids lourds de l’humour français.

Analyse critique d’une bande-annonce

La bande annonce s’ouvre sur une scène d’aéroport qui met en place l’intrigue générale du film, puis enchaîne sur une animation de la carte de la Guadeloupe afin de situer le lieu de l’intrigue. Je pourrais ici épingler la pauvreté intellectuelle du procédé utilisé tellement peu cinématographique, mais je ne tire pas sur les ambulances, question d’éducation.

Les extraits de séquences s’enchaînent, le cadre est celui de l’hôtellerie discount, on est plongée dans un clubmed un peu cheap . On suit un groupe de voyage, il fait beau et le duo comique formé par Dubosc / Demaison se dispute au gré des activités proposées aux vacanciers.

Durant la bande-annonce, il est établi clairement que nous sommes ici dans un film de vacances. En revanche ce qui n’est pas explicité, mais qui est pourtant suggéré, c’est qu’en tant que spectateurs nous ne découvrirons pas ces lieux, car ils servent uniquement de cadre à un exercice narratif dont les codes sont prédéfinis.

Les paysages ne sont pas spécialement mis en avant et sur les 2 minutes de bande-annonce, il vous sera difficile de savoir que le film se déroule en Guadeloupe même si vous en êtes originaire ou que vous êtes déjà venu(e) sur l’île.

Le deuxième élément qui apparaît dans cette bande-annonce et on peut le craindre par extension dans le film en lui-même, est la mise en images du néocolonialisme made in Gwada, voire une forme d‘intersectionnalité

L’intersectionnalité est un terme sociologique désignant la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société.

Appliqué a « All inclusive » on observe que d’un côté, les rôles attribués aux Guadeloupéens dans ce film tourné en Guadeloupe sont mineurs voir de l’ordre la simple apparition, de l’autre, dans ces rôles, ils campent des personnages asservis au bon plaisir du touriste/héro/client blanc. Il y a donc bien un croisement entre une discrimination et une stratification, notions distinctes qui pourtant se rencontrent ici. L’importance des rôles que peuvent avoir les Guadeloupéens dans une fiction grand public va de paire avec la fonction qu’on veut bien leur accorder dans une société imaginaire ou réelle.

Concrètement il y a deux figurants locaux et noirs qui apparaissent durant la bande-annonce : le premier jouant un réceptionniste à l’accent antillais stéréotypé, le deuxième ( Big Up Darkman) dans le rôle d’un sorcier local encore plus stéréotypé.

* à noter: on peut aussi reconnaître la voix d’Admiral T en fond sonore vers la fin du montage.

De l’importance du cinéma et des représentations qu’il véhicule

L’une des raisons pour lesquelles le cinéma est un médium à succès, c’est parce qu’il est (avec la télévision) l’ultime art du mimétisme comportemental. Le cinéma donne à voir des comportements, des attitudes, des actions que nous spectateurs, avons le désir et/ou la possibilité de reproduire dans notre vie de tous les jours.

Si l’on regarde de plus prêt l’ensemble des films tournés par des Français en Outremer, se distingue souvent la même logique narrative.

Dans le film de Claude Chabrol par exemple, “Rien ne va plus” datant de 1997, la comédie de Gérard Depardieu tournée sur l’île Maurice “Mon père ce héros” ou bien encore la plus récente Série «Guyane» dont la saison deux a été tournée en 2018, les mêmes stéréotypes concernant la population de ces territoires peuvent être observés.

Dans ces scénarios, se dégagent une forme de déterminisme, une logique, une volonté de cantonner la communauté autochtone a une fonction : celle du service, celle du second rôle. Des fictions dans lesquelles les héros sont toujours les Français blancs et où les populations autochtones de couleur assurent une fonction de servitude docile et de facilitation de séjour aux «touristes» héros.

Je ne vais pas non plus ici aborder les lacunes que connaît le cinéma français pour créer des héros issus de la diversité noirs, Arabes, Asiatiques et autres minorités ;  Saïd Taghmaoui le fait bien mieux que moi.

Toutefois le traitement des départements d’Outremer et de leurs habitants, dans la fiction française, semble être un exemple frappant du manque de réelle diversité dont souffre le cinéma français.

En définitive est-ce que le succès annoncé de ce film donnera vraiment envie à ces spectateurs de venir passer des vacances aux Antilles, plus particulièrement chez nous en Guadeloupe ? Doit-on vendre du doudouisme, une image édulcorée, lisse et  mensongère aux spectateurs pour qu’il aient envie de venir en Guadeloupe ? Je me pose la question.

Ce que je sais sans avoir vu le film, c’est qu'”All inclusive” ne parle pas de la Guadeloupe, ne parle des Guadeloupéens, cette comédie ne dit pas qui nous sommes en tant que peuple ni même en tant qu’individus, mais peut être que ce film raconte vers où nous allons… bon gré mal gré. Un peuple serviable, tourné vers une économie touristique.

Vers un mouvement cinématographique guadeloupéen

Je pense que si une chose est claire en lisant cet article, c’est que je ne suis pas fan ni du projet de départ ni du potentiel film que devrait donner “All inclusive”.

Pourtant, je ne peux nier que le déroulement d’un tournage d’une telle ampleur en Guadeloupe est une bonne chose pour l’ensemble de la filière. La mise en place de ce tournage a montré les incroyables compétences de la commission du film Guadeloupéen. Le tournage a permis à de nombreux techniciens de l’île de travailler ainsi qu’à des talents locaux d’apparaître à l’écran ; sans compter les nombreuses dépenses effectuées par l’équipe de tournage tout au long de leur séjour.

Je crois profondément en l’équilibre du cinéma français et donc par extension, je crois en l’utilité de ces grosses comédies populaires qui permettent de financer le cinéma d’auteur. Le principe est simple : sur chaque place de cinéma est prélevée une somme à hauteur de 10,72% du prix de la place. Cette somme est par la suite redistribuée par le CNC sur l’ensemble des projets de films produits en France qui auront une sortie en salle. All inclusive étant un film tourné en Guadeloupe il serait judicieux que cette taxe CNC prélevée sur les places de ce film soit allouée exclusivement à la création cinématographique guadeloupéenne.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je partage la réflexion de Frantz Succab qu’il a formulée dans une lettre ouverte adressée au Président de la Région Guadeloupe :

Dans ce domaine ( la création cinématographique ) où l’inventivité d’un pays ne dépend ni de la surface, ni des ressources de son sol, ni de la beauté de ses paysages, c’est aberrant que l’intention touristique pèse tant sur l’intention culturelle. Les 300 000 Euros dédiés récemment à All Inclusive, et la propagande autour, n’ont pas d’autre argument.”.

A cela on pourrait ajouter les récentes révélations du journal France Antilles concernant la mauvaise gestion de la société de production Futurikon qui a oublié de payer les prestataires de services ayant travaillé sur le film « minuscule 2 ». Un film tourné en Guadeloupe et financé par la Région à hauteur de 500 000 euros.

Concrètement si seulement un tiers de ces enveloppes allouées aux tournages nationaux et internationaux qui ont lieu dans l’île était redirigé vers le développement de fictions Guadeloupéenne, les auteurs de nos îles pourraient créer beaucoup plus sereinement et enfin développer avec nos producteurs et distributeurs une véritable filière de création de contenu.

D’autre part il faudrait faciliter l’échange entre ces productions nationales / internationales et les auteurs locaux afin que les fictions tournées chez nous puissent aborder concrètement nos problématiques réelles plutôt que de montrer une Guadeloupe fantasmée.

Mettre en avant nos décors c’est très bien mais il faudrait dans le même élan permettre que notre vérité soit entendue.

Il serait peut-être temps de distribuer ces enveloppes à des productions locales, qui ont démontré leur sérieux. Car si une chose est sûre, c’est que c’est aux auteurs locaux de raconter la Guadeloupe et je sais que c’est aux réalisateurs guadeloupéens (au sens large du terme) de créer le cinéma guadeloupéen de demain.

Quand j’écris cela bien sûr que je prêche pour ma propre paroisse. Je suis un jeune Guadeloupéen de 32 ans qui voudrait faire des films… Des films antillais, des films, qui nous racontent.

En tant que réalisateur et créatif moi Richard Scott Thamar je connais mon pouvoir de créer un cinéma Guadeloupéen qui rayonne a l’international.

Je suis revenu il y a 4 ans en Guadeloupe avec comme projet d’y faire des films, avec la volonté de créer et de mettre en images l’imaginaire antillais ; mais aussi de représenter sur les écrans des héros différents de ceux que l’on voit habituellement dans le cinéma français : des Noirs, des descendants d’esclaves, des Zindiens, des Békés, des Chabins, et même des Zoreilles.

J’espère quand même que ce film “All Inclusive “ va me permettre à terme de créer mes films en montrant à la France, aux producteurs, aux distributeurs et au public que la Guadeloupe existe. Nos décors sont en effet magnifiques, nos techniciens sont d’excellents professionnels et notre capacité à accueillir des tournages n’est plus à prouver.

Il serait tant à présent de nous laisser créer et nous exprimer par nous-même, car sachez-le, nous les créatifs Guadeloupéens avons aussi des choses à dire, des histoires a raconter, notre cinéma a créer.

Richard Scott Thamar