La loi Schiappa en veut à nos enfants

Ces derniers jours, les réseaux sociaux ont vu l’éruption de nombre de publications dénonçant la loi Schiappa et ses conséquences sur nos rejetons. J’ai lu bon nombre de posts, regardé des vidéos de parents indignés, de psychologues concernés, d’enseignants révoltés, qui preuves à l’appui dénoncent ce qui apparaît comme le franchissement du Rubicon ultime, en ce qui concerne la sécurité et le bien-être des enfants.

ILS voudraient plonger nos enfants, notre futur, ce que nous avons de plus pur et innocent dans le stupre, la luxure, la perdition, en leur enseignant dès la maternelle la masturbation, le Kama Sutra, le BDSM, l’homosexualité. Pis ! ILS voudraient sexualiser nos bambins, innocents et en faire des proies légales pour ces êtres démoniaques et pervers que sont les pédophiles…

« Le gouvernement veut légaliser la pédophilie. »

« Le gouvernement veut apprendre aux enfants à se masturber dès l’âge de 4 ans. »

Je t’invite à répéter ces déclarations à voix haute pour bien en mesurer le sens.

Parce que c’est la mission que nous nous sommes donnée au KARRDR, parce que l’absurdité de la fake news n’a pas suffi à elle-même à la disqualifier et parce que la Rédac Chef m’a piégé sur Twitter pour que je m’en occupe, analysons ensemble cette fake news, qui je dois l’avouer, mélange tellement de choses et présente tellement de contre-vérités (terme politiquement correct moderne pour « mensonge éhonté »), qu’il m’a fallu bien deux semaines pour en démêler tous les fils.  

Une méta fake news

La première chose qui me soit venue à l’esprit quand j’ai entendu toutes les attaques autour de cette loi, c’est que tout cela était bien flou. Et pour reprendre cette chère Martine (Aubry, pas celle qui va à la plage ; d’ailleurs que devient Martine Aubry ? ) : « quand c’est flou, il y a un loup. »

La véritable magie de cette fake news c’est qu’il s’agit d’une fake news valise en combinant plusieurs, qui comme Trunk et San Goten, ont fusionné pour devenir une sorte de monstre surpuissant gonflé au Konami Code, quasiment instoppable.

Voici ce que l’on peut lire sur les réseaux :
  • La loi Schiappa rendrait obligatoire l’éducation sexuelle dès la maternelle, allant jusqu’à prévoir des cours de masturbations pour des enfants de 4 ans.
  • La loi Schiappa invite les enseignants à promouvoir (sic) l’homosexualité et les pratiques « déviantes » auprès des jeunes enfants.
  • La loi Schiappa essaye de légaliser en douce la pédophilie.
En réalité :
  • La loi Schiappa s’assure simplement d’une application plus rigoureuse de la loi de 2001 établissant trois classes d’éducation sexuelle annuelle. La loi existe depuis donc 17 ans sans que cela n’ait empêché quiconque de dormir jusque-là.
  • C’est Najat Vallaud-Belkacem, à l’époque ministre de l’Education nationale sous François Hollande, qui avait voulu mettre en place les “ABC de l’Egalité” pour lutter contre les stéréotypes sexistes à l’école primaire.
  • NON, le gouvernement ne souhaite pas légaliser la pédophilie.
Ce qui s’est passé :

Si on résume, le Groupe F, mouvement féministe, lance une pétition contre l’article 2 et demande sa suppression de la loi Schiappa, qu’il accuse de rétrograder le viol sur mineurs de crime en délit.

L’article 2 complète l’article 227-26 du Code Pénal relatif aux atteintes sexuelles aggravées sur mineurs, punies de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende.  

Cet article stipule que “L’infraction définie à l’article 227-25 est également punie de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende lorsque le majeur commet un acte de pénétration sexuelle sur la personne du mineur de quinze ans.” Le gouvernement crée donc un nouveau délit : l’atteinte sexuelle avec pénétration. Ce nouveau délit sera  puni de 10 ans d’emprisonnement et de 150.000 euros d’amende. Ce point de l’article 2 alourdi la peine relative aux atteintes sexuelles sur mineurs, mais seulement quand il y a pénétration. Or, comme le précisent les opposants à ‘l’article, l’atteinte sexuelle avec pénétration est la définition du viol. Ils y voient donc une rétrogradation du viol de crime à simple délit.

Une deuxième source de critiques, cette fois émanant des associations de protection de l’enfance, vient de la question de la présomption de non consentement des mineurs de moins de 15 ans.

L’idée était d’éviter que des affaires comme celle où une autre plainte pour viol sur une autre fillette de 11 ans a été requalifiée en « atteinte sexuelle » par le parquet de Pontoise (Val-d’Oise), en avril 2017 ne se reproduisent.

L’objectif de la Secrétaire d’Etat était donc « d’inscrire clairement dans la loi qu’en deçà d’un certain âge – qui reste à définir – il n’y a pas de débat sur le fait de savoir si l’enfant est ou non consentant ». Cette notion de présomption de non consentement est positivement accueillie par les associations féministes et de défense des droits de l’enfance.

Toutefois, le Conseil d’Etat pointe les risques en matière de droit de la défense et le risque donc que la loi ne soit contraire à la Constitution. La présomption de non consentement irait en effet contre le principe de la présomption d’innocence. Cela pourrait aussi avoir des conséquences pratiques indésirables : un ado de 17 ans qui sort avec avec une fille de 14 ans, pour peu qu’il atteigne les 18 ans dans l’année où elle a encore 14 ans serait automatiquement visé par cette loi.

Pour éviter que l’article 2 ne se fasse censurer par le Conseil Constitutionnel, le gouvernement doit sortir cette proposition du projet de loi, provoquant au passage la colère des associations qui y voient une forme de renoncement, voire la trahison d’une promesse.

Là-dessus, et profitant de la couverture médiatique sur la loi, viennent se greffer tout un tas d’absurdités, qui se nourrissent de facteurs essentiels à toute fake news : l’extrême polarisation politique sur les réseaux sociaux, leur puissance virale et le manque sinon l’absence de vérification des sources.  

Les gens à la manœuvre – parce que chers amis amateurs de complots, il y a bien cette fois des gens à la manœuvre – ont été malins. Ils jouent sur une peur collective et un réflexe quasi universel : on ne touche pas aux enfants. Brillant.

La loi fait du bruit à cause de critiques justifiées. La terminologie juridique n’est pas forcément claire pour le premier venu (d’ailleurs qui s’arrête vraiment pour lire, analyser, comprendre une loi, ses tenants et ses aboutissants ?), le texte de loi est flou.

La défiance envers Macron et son entourage augmente car comme tous les présidents depuis Chirac, il déçoit. Macron lui-même, est le sujet favori de théories les plus folles : jeune, ancien de chez Rothschild (oui les mêmes Rothschild qui alimentent l’imaginaire de tant de gens… depuis 200 ans !), marié à une femme qui pourrait être sa mère, inconnu il y a encore cinq ans et aujourd’hui Président de la République. Il sent le soufre, Jupiter.

Il n’y a pas de fumée sans feu

Pour tout bon complotiste il est forcément mêlé à des trucs obscurs : satanisme, Illuminati, hommes-lézards, ou à la confrérie des voleurs de côtés de chaussettes, de petites cuillères, et de briquets (celle-là, je suis sûr toutefois qu’elle existe vraiment). Donc par association, ses actions et celle de son gouvernement le sont aussi. Ça peut paraître simpliste, mais les meilleures rumeurs naissent des raisonnements les plus sommaires.

loi schiappa fake news
Ils ont oublié de mentionner les hommes lézards et les illuminatis

Rappelons aussi que les mecs de la Manif Pour Tous et autres ultra conservateurs, ultra cathos, réacs et nazillons wannabe en ont toujours gros sur la patate après le vote de la loi sur le mariage homosexuel portée par Christiane Taubira (ouais, en plus par cette négresse à tresses qui a osé être Ministre de la Justice). Ils étaient déjà là, contre Najat Valaud-Belkacem pour s’opposer au projet ABC de l’Egalité. Le ressentiment est ancré profondément.

Si je voulais pousser encore le vice, je préciserais que Marlène Schiappa est aussi la fille du militant trotskiste Jean-Marc Schiappa. De quoi inspirer confiance du côté des pulls cols en V bleu France, de l’extrême droite catholique.

Ce sont les conditions idéales, l’écosystème parfait, fait de suspicions, de fausses infos, d’envie de revanche, pour laisser suppurer fake news en tous genres. Il n’y avait plus qu’à.



 A qui profite le délit ?

Je n’ai pas les moyens du FBI pour identifier une quelconque intervention Russe dans les fakes news de la dernière campagne présidentielle aux USA, mais j’ai une arme de choix – Google. Observons quels sont les sites qui, les premiers et en abondance, défendent la thèse de la légalisation de la pédophilie par le Gouvernement.

J’ai donc fait une recherche : « Schiappa, pédophilie, loi ». Les sites qui annoncent que la loi légalise la pédophilie sont les suivants – parmi tant d’autres :

  • https://ripostelaique.com/ (tristes sirs de l’extrême droite, notamment organisateurs de   l’apéro saucisson pinard)
  • http://www.lelibrepenseur.org/, site complotiste fondé par Salim Laïbi
  • Reseaulibre.org, dont les premières lignes de présentation sont : « L’invasion musulmane en Europe a débuté il y a plusieurs années et s’est considérablement amplifiée depuis un an. Dans un premier temps, par la mer Méditerranée. Dans un second temps, par les frontières terrestres de l’Union Européenne. Les médias, aux ordres des gouvernements collaborateurs de l’Islam, nous présentent des « migrants » fuyant les zones de guerre. » Ai-je vraiment besoin d’expliciter ?
  • http://www.wikistrike.com : blog conspirationniste connu pour ses fake news
  • www.alterinfo.net : idem
  • https://reseauinternational.net site qui se définit comme de réflexion et de réinformation.

Note : le mot-clé pour marketer le tout est « réinformation ».

Je ne vais pas vous faire la liste de tous les sites complotistes qui véhiculent des fakes news sur le sujet. Retenons juste que comme pour la plupart des fakes news, celle-ci émane des réseaux d’extrême droite, qui ont bien compris que le pouvoir de l’émotion pouvait soulever les foules.

Pour faire plus clair, quand tu partages ces infos sans les vérifier ou sans vérifier la crédibilité de leurs sources, tu fais le jeu de l’extrême droite. Oui ce fameux jeu que médias et politiques n’ont de cesse de dénoncer, mais qui doit être vachement fun vu que tout le monde continue d’y jouer.

Mais pourquoi ça marche ?

Dans la première mouture de cette chronique, j’attaquais avec plus de véhémence les gens qui ont partagé cette fake news.

Et puis, en me relisant, j’ai été distrait par mon chat qui escaladait les persiennes de ma chambre pour en sortir. Pour la petite histoire, il a manqué une persienne à mes volets pendant quelques semaines, ce qui laissait un trou assez grand pour que mon chat puis aller et venir à sa guise. Il a enregistré cette information comme étant véridique. Cela fait pourtant la quatrième fois que je le vois se viander sur le carrelage à escalader les volets à la recherche du trou qui n’est pourtant plus là depuis plusieurs jours. Je pourrais l’en empêcher, mais la science demande son tribut. Désolé Grin’di.

Je ne te parle pas de mon chat parce que je serais en plein trip Rush In The House de Xenophobia que j’écoute en écrivant cet article. Mais plutôt parce qu’il m’a fait comprendre quelque chose : la difficulté que nous avons à réajuster notre jugement, notre appréhension du monde qui nous entoure et ce que nous percevons comme vrai, une fois la première information reçue.

Dans un excellent article daté de Février 2017 dans le New Yorker, Elizabeth Kolbert se demande pourquoi les faits ne nous font-ils pas changer d’avis. Pour tenter de répondre à cette question ô combien actuelle, elle évoque les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber sur la compréhension du fonctionnement de notre raisonnement dans leur livre « The enigma of reason ».

On y apprend, que notre raison est le résultat de notre évolution. Or le développement de notre capacité à raisonner n’avait à l’époque rien à voir avec celle de chercher la vérité factuelle ou de d’obtenir un résultat rationnel à une situation. Il s’agissait plutôt d’une fonction liée à notre survie. Selon Mercier et Sperber, notre raison a évolué de façon à éviter de nous faire avoir par les passagers clandestins au sein de nos petits groupes de chasseurs-cueilleurs. Il était plus important de pouvoir interagir socialement, d’être en mesure de convaincre, que de raisonner. Il s’agissait d’être en mesure d’organiser les interactions sociales, les rôles de chacun, la division du travail et leur position dans la société. En clair, notre capacité à raisonner vient plus d’un besoin de s’organiser en société plutôt que d’une nécessité à appréhender le monde qui nous entoure de façon fiable.

Au-delà de notre faible capacité à changer d’avis même une fois les faits établis, il y a des raisons physiologiques qui nous poussent à croire aux fake news, rumeurs et autres théories du complot.

Denying to the grave fake newsSara Gorman, spécialiste des questions de santé publique, et son père Jack Gorman, psychiatre, se sont penchés sur la question dans « Denying to the Grave: Why We Ignore the Facts That Will Save Us ». D’après leurs recherches, il semblerait que lorsque le cerveau traite des informations qui sont en accord avec nos croyances/convictions, nous recevons une forte dose de dopamine, entraînant alors une sensation de plaisir.

D’un autre côté, les informations allant à l’encontre de nos croyances auraient l’effet contraire. Selon Norbert Schwarz, Eryn Newman et William Leach, experts psychologie cognitive, « lorsque les gens sont confrontés à des faits allant à l’encontre de leurs croyances, ils ont tendance à bugger, cela crée une réponse affective négative. »

En gros, nous sommes tous accros au biais de confirmation.

A ces phénomènes physiologiques, s’ajoutent des problématiques comportementales. Nous n’avons pas beaucoup changé depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs. Pour la survie ou pour le confort, notre préférence va au groupe. Cela devient problématique, quand nos croyances deviennent notre identité.

Ceux qui partagent les mêmes croyances partagent la même identité, formant avec nous un groupe. Difficile de renier ces dernières, même une fois exposés à la vérité parce que cela voudrait dire quitter le groupe, ou en être ostracisés. C’est aller à l’encontre de tous nos instincts. C’est d’ailleurs cet instinct grégaire qui garantit le succès de forums de type 4 chan et autres pages conspirationnistes.

Une autre variable permet de compléter notre appréhension des facteurs explicatifs de la résistance des fakes news aux faits : un sentiment de prestige à l’idée d’appartenir à une élite d’avertis ou de voir une vérité que les autres ne verraient pas.

Ce sentiment se nourrit de la réciprocité émanant de ceux qui partagent nos convictions – sans forcément avoir d’éléments solides pour étayer les thèses qu’ils défendent. Il agit de telle sorte que les faits eux-mêmes sont remis en question puisque diffusés par les médias mainstream. En complotiste cela veut dire vendus/à la botte des politiques, des lobbys, des Illuminati, et/ou des hommes-lézards. Et dans un magnifique cercle vicieux, les faits sont écartés parce que « faux », parce que diffusés par « ceux qui contrôlent », ce qui renforce la conviction initiale de détenir la vérité.

Un dernier point me paraît important à soulever : l’impact des algorithmes de réseaux sociaux comme Facebook ou YouTube, sur notre appréhension du monde.

Personne n’ignore que ces deux géants de l’internet ne sont pas des entreprises philanthropiques. Et à l’instar de TF1, elles sont là pour vendre du temps de cerveau disponible. En effet, ces plateformes fonctionnent en grande partie grâce au contenu extrêmement polarisant qu’elles laissent pulluler. Il est très simple d’en faire l’expérience soi-même : une simple recherche Youtube peut aisément se transformer en une spirale infernale de vidéos produites par des conspirationnistes notoires ou des tenants de l’extrême droite. Un ancien ingénieur de chez Google, Guillaume Chaslot, en a fait la démonstration encore cette année.  

Il n’y a pas de mystère, le meilleur moyen d’être certain de rendre ce cerveau disponible et qu’il passe du temps exposé à la publicité, c’est de lui faire plaisir. Plus haut, j’expliquais que les informations confirmant nos croyances entraînent une sensation de plaisir, par le biais de la dopamine relâchée dans notre cerveau. A l’instar d’un dealer adepte de l’homéopathie, les réseaux sociaux nous fournissent des petites doses de plaisir en nous exposant à des contenus allant avec nos goûts, nos centres d’intérêt, nos opinions. 

Nous évoluons dans ce que l’on pourrait comparer à des bulles, hermétiques à l’environnement extérieur, mais qui laisserait passer uniquement les éléments qui correspondant à notre état d’esprit. C’est le phénomène des bulles filtrantes, concept qu’Eli Pariser a théorisé dans son livre éponyme.

Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

Je serais tenté de citer Scar et de répondre : « m’écouter et vous taire » mais c’est la version de l’article où je mets de l’eau dans mon vin. Plus sérieusement, il n’y a pas de remède miracle contre les fake news, si ce n’est peut-être avoir le courage de s’informer réellement, accepter qu’il y ait d’autres angles, d’autres points de vue allant à l’opposé de ce que l’on voudrait croire. Et puis surtout, vérifier ses sources, vérifier ses sources, et vérifier ses sources !

Pour conclure, une citation d’Eli Pariser  :

« Vous vous endoctrinez vous-même avec vos propres opinions. Vous ne réalisez pas que ce que vous voyez n’est qu’une partie du tableau. Et cela a des conséquences sur la démocratie : pour être un bon citoyen, il faut que vous puissiez vous mettre à la place des autres et avoir une vision d’ensemble. Si tout ce que vous voyez s’enracine dans votre propre identité, cela devient difficile, voire impossible. »

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