Un quart d’heure avec Lenny M’bunga, humoriste engagé

Paris, un samedi après-midi. Il est 16h06 dans ce petit café du 3e arrondissement aux allures bio-détox, où se mêlent odeurs de café moulu et de cheesecake framboise ; le personnel est trop occupé pour faire attention à moi. Je m’installe sur une table en bois non loin d’une fresque murale pour accueillir mon invité, Lenny M’bunga. L’humoriste stand-upper a gentiment accepté mon invitation à nous parler de son métier. J’ai toujours pensé que faire rire était un moyen de transmettre des messages bien plus puissant que de longs discours barbants. Je veux comprendre les coulisses de cet art avec Lenny.

Coiffé de son chapeau panama noir, il entre dans la pièce et s’assoit en face de moi. J’avais l’impression d’attendre un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il s’excuse poliment de son retard et m’offre le frappuccino que je convoitais depuis mon arrivée.

elora et lenny mbunga
Elora et Lenny M’bunga, moment détente

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Lenny est un jeune niçois de 28 ans né d’une mère réunionnaise et d’un père congo-angolais et bien qu’il ait pensé à devenir prêtre – au prétexte que peu importe ce qu’il dit, tout le monde l’écoute religieusement – il a vite compris que le théâtre serait certainement plus approprié à ses envies volubiles.

Chaque stand-upper doit trouver son public

A ses débuts en 2010, Lenny a commencé à vanner ses spectateurs sous le pseudonyme de Lenny Harvey. Pour lui, ce nom à consonance anglaise était probablement plus facile à prononcer pour le public français. Pourtant, il choisira de reprendre son vrai nom de famille, comme une volonté de se dévoiler, de montrer qui il est vraiment.

Mais Lenny a sa théorie : selon lui, ce sont les spectateurs qui vous donnent votre identité. Et c’est toujours le public qui vous fait comprendre quand il est temps de s’affirmer ou de changer.

« Le stand up permet de créer une certaine intimité. Tu es seul.e sur scène et le rire du public dépend des blagues plutôt personnelles que tu vas raconter. Le Paname Art Café est bien connu dans notre milieu comme LE lieu pour tester ses blagues. »

Ce bar situé dans le 11e arrondissement de Paris est le vivier de nouveaux stand-uppers qui n’ont pour carburant que les rires et les dons du public. L’accès à ce comedy club est libre et gratuit. A la fin du show, les spectateurs sont invités s’ils le souhaitent, à récompenser les artistes en donnant quelques pièces à la sortie. Une poignée de stand-uppers aujourd’hui sur le devant de la scène ont commencé leurs carrières en foulant les planches du Paname. On compte, entre autres, FaryShirley SoignonFadily Camara, ou encore Wary Nichen

Paname Art Cafe Hoodspot Journal
Paname Art Cafe © Hoodspot Journal

L’Histoire sombre de la France est-elle risible ?

Lenny M’bunga, à travers ses plaisanteries, veut faire ressurgir la vérité de l’Histoire de France, y compris ses côtés les plus sombres. Pour lui, en France, on ne met en avant que les passages les plus glorieux de l’Histoire mais dès que l’on parle esclavage ou colonialisme, il faut s’excuser, minimiser les faits et oublier l’inoubliable.

Il poursuit cette revendication en me racontant certaines inepties de la part de spectateurs lors de sa participation au Festival de Montreux : « Pourquoi parler d’esclavage quand tu ne l’as pas vécu ? »

La réponse lui semble pourtant plus qu’évidente : aujourd’hui, les conséquences de la traite sont encore visibles dans notre société.

Pour écrire ses sketchs, Lenny pioche dans une galerie de personnages engagés : Tupac Shakur, l’historien Cheick Anta Diop, l’auteure Leonora, le chanteur Congolais, Franco, le psychiatre et essayiste Martiniquais Frantz Fanon ou l’homme d’État Patrice Lumumba. Les œuvres de chacune de ces figures emblématiques lui font prendre conscience de sa propre personne et de ce qu’il est capable de transmettre à travers ses spectacles. C’est alors tout naturellement qu’il redevint Lenny M’bunga.



Le rire est-il politique ?

En introduction, j’ai présenté le rire comme étant un moyen précieux de véhiculer certains messages. Mais du rire à la politique, il n’y a qu’un pas. D’autres talents en donnent la preuve quotidiennement. Traversons l’Atlantique pour retrouver Trevor Noah, le présentateur du Daily Show. De ses premiers stand-ups à ses one-man-shows, Noah évolue sur les planches de l’Afrique du Sud avant de s’envoler pour les Etats-Unis. Lors de ses interviews, il aime à dire : « Je n’ai pas eu une vie normale, j’ai grandi dans un pays qui n’était pas normal. »

Quelques années plus tard, il présente un spectacle intitulé « The Racist » au Royaume-Uni. Rien que ça. J’en parle à Lenny qui me confie qu’il l’admire beaucoup, que ce genre de parcours est une fierté pour l’Afrique, qu’il contribue à l’enrichissement de la diaspora Africaine et Afro-descendante en général.

Je lui demande alors son rapport avec la politique en tant qu’artiste : « Tout art peut devenir politique. Tout art peut devenir politique même lorsque ce n’est pas ton but premier. »

Il complète en me disant que l’art devient politique quand il crée des groupes de pensées et ses mots me reviennent en tête : le public doit comprendre qu’il est l’heure du changement. Il me cite en exemple les objets royaux du Bénin en exposition au Musée du Quai-Branly Jacques Chirac, qui selon le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) béninois, devraient être rapatriés car pillés en 1892 par les troupes françaises.

« Si je devais faire une vanne sur ces « français-pilleurs », j’imagine qu’elle prendrait la forme du sketch sur l’Afrique et les huissiers « européens » (4’10). L’art n’est engagé que s’il perdure. Faire changer l’image de l’Afrique aux européens grâce au rire est pour lui la meilleure façon de répondre aux racistes. »

Lenny tient à me rappeler « qu’avant tout être humoriste c’est pour faire rire » même quand cela prend la forme d’une soirée divertissement diffusée sur les chaînes de France Télévisions comme « Une fois pour toutes : rire contre le sexisme ». Mais il est bien conscient que cela ne fera pas nécessairement avancer la cause. 

Le cas Dieudonné me revient à l’esprit et je lui demande : « Humoriste ou comédien ? »

Lenny grimace. Ce sujet est visiblement encore trop sensible. Il tient quand même à préciser que l’humoriste est celui qui fait rire et le comédien celui qui « pique là où ça fait mal ». Pourrait-on dire que la liberté d’expression d’un pays se mesure au sérieux des sketchs de ses humoristes/comédiens ? Le rire est définitivement politique et tout le monde ne partage pas le même avis sur la question.

Le rire au futur

Qu’on le veuille ou non, le rire est versatile – nous ne riions pas hier comme nous rirons demain. Il évolue avec la société et les sujets divers qu’elle amène : relations hommes-femmes, racisme, sexisme, la vie d’adulte, véganisme et autres sujets en vogue. Il n’est plus concevable de faire rire avec des blagues aussi insensibles qu’« il n’y a pas de sushi » ou « la reine des nems » lorsqu’il s’agit d’imiter les chinois en France mais Gad Elmaleh et Kev Adams ont visiblement raté le mémo.

Je demande à Lenny quels seront ses prochains sujets. Il réfléchit quelques secondes et me cite l’hypocrisie de la multiculturalité ou les nouveaux objets connectés. Il conclut en disant que « tout dépend du lieu où tu résides et de tes aspirations ». Mais si on veut rire dans l’immédiat, on peut retrouver Lenny au Art Paname Café tous les soirs dès aujourd’hui et ce jusqu’à Janvier ; il participera également à la 29e édition du festival de Montreux cet automne. Pour ma part, j’ai été ravie de rencontrer Lenny. Notre échange a été enrichissant, tout en simplicité. Je lui souhaite donc bon vent pour ses prochaines créations.

Drôlement vôtre,

Elora 

Photo de couverture ©Lenny M’bunga – Facebook

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