Histoire d’un retour au pays natal – Part 2

Et sinon la vraie vie ?

P arce que mes analyses pseudo sociologiques et mon opinion sur la Guadeloupe c’est cool mais que ça va dix minutes. Toi et moi, nous savons que ce qui t’intéresse vraiment c’est comment se passe la vraie vie au quotidien, alors parlons-en.

Il y a quelques temps, je t’ai demandé sur les réseaux sociaux de me poser tes questions sur le retour et la vie au pays. Petit florilège des questions que j’ai reçues, et les réponses qui vont avec.

Pourquoi t’es rentré ? Comment as-tu pris cette décision ?

J’évoque la raison en début d’article sans vraiment rentrer dans le détail, mais je vais approfondir ici. Il n’y a pas eu une raison principale à mon retour. C’est en fait un mélange de facteurs qui m’ont décidé à rentrer. Comme une addition de besoins et ras le bol dont le résultat a fini par supplanter les bénéfices de ma vie à Londres. D’abord l’envie de me poser, de poser mes valises et de planter mes racines. La vie à Londres, c’est l’ouverture sur le monde, un jour tu es au Royaume Uni et lendemain tu reçois une offre d’emploi à l’autre bout du monde. Les opportunités sont là, elles ne se concrétisent pas toujours, mais il me semble plus facile de faire ses valises et quitter Londres pour le Koweït, Singapour ou Lisbonne, que depuis Paris ou la Guadeloupe.

De mon point de vue, Londres est une ville de passage, où tu es toujours en déséquilibre, prêt au départ. J’avais envie d’autre chose.

Il y avait aussi ce petit sentiment de culpabilité à chacun de mes passages à la maison, où je gueule contre tout ce qui ne va pas au pays en demandant ce que font les forces vives de la nation… sur le chemin de l’aéroport. Une envie de contribuer au bien commun dira-t-on.

Et puis bien sûr la Famille, le cadre de vie et un ras-le-bol du fonctionnement de la société Occidentale. Je vais faire mon urbain bobo, mais j’avais besoin de « vraies choses, de revenir à la nature et à un style de vie plus proche des choses qui comptent vraiment ». Il faut m’imaginer disserter sur le sujet, une bière artisanale à la main, dans une brasserie hype de Shoreditch, entouré de barbus aux t-shirts sarcastiques, de la grime-électro en fond sonore. Tu as l’image ? Crédibilité zéro…

Bon j’en suis revenu du délire naturaliste du Blanc qui parle de l’Afrique. C’est vrai qu’il y avait une forme d’idéalisation et fétichisation des « vraies valeurs » réelles ou supposées que je retrouverais en Guadeloupe. Ça m’a pris deux ans de réflexion. Ce retour c’est la convergence de plusieurs changements dans ma vie finalement.

Depuis combien de temps ?

Ça fait 9 mois. Une amie me dit que je suis encore en phase de lune de miel. On verra.

Pour combien de temps ?

« Tu es rentré définitivement ? » C’est une question que l’on me pose souvent. Je trouve le terme un peu… définitif. Il y a trois ans je n’envisageais pas une seconde remettre les pieds sur le territoire Français, DROM inclus. Disons que je suis rentré. Je n’aime pas l’idée du combien de temps, comme si on ne rentrait que pour repartir. Je ne sais pas de quoi l’avenir est fait. Je suis rentré. C’est tout.

Comment les gens te qualifient ? Guadeloupéen ? Négropolitain ? Londonien ?

Quelques fois de « Londonien » ou de « fraîchement rentré ». Mais le plus souvent on m’appelle Sam, tout simplement.

Existe-t-il un complexe d’infériorité ou de supériorité chez ceux que tu rencontres ?

Je comprends cette question. Je ne saurai pas y répondre. On m’a fait comprendre que j’étais un peu (beaucoup) arrogant et hautain, mais je crois que ça tient plus à mon Samsplaining* qu’au fait que j’ai vécu à l’étranger.

Que tu te la poses c’est normal. Mais je crois qu’elle tient plus à notre propre complexe (de supériorité ou d’infériorité d’ailleurs) de celui/celle qui rentre au pays. Le départ vers l’ailleurs est toujours un peu perçu comme une réussite, consciemment ou non. On est tenté de jouer le fils ou la fille prodigue de retour. Si on aborde les choses humblement et avec les idées claires, je ne pense pas qu’il y ait de raisons d’être confronté à quelque complexe que ce soit.

Es-tu accepté ? Rejeté ?

Je suis chez moi. Je ne me suis pas posé la question en ces termes. En clair j’en ai rien à cirer d’être accepté ou rejeté puisque je suis chez moi. Je comprends aussi que cela puisse être une inquiétude, de savoir comment on sera accueilli au retour. Je ne pense pas toutefois que ça ait de l’importance ou doive être un facteur à prendre en considération quand on envisage le retour. L’important c’est de retrouver ou se créer un cercle d’amis avec qui on peut être soi-même. Les autres peuvent aller conter fleurette aux iguanes du fort Delgrès (Natou je t’ai piqué l’image, merci pour ça).

Y a-t-il une lueur différente dans le regard quand ils comprennent que tu n’es pas en vacances mais bien là ?

Tu sais quoi ? Oui ! Pour le moment je n’ai reçu que des « bienvenue » et autres félicitations d’être rentré au pays. « On a besoin que les jeunes rentrent, c’est bien ». C’est ce qui m’a été souvent dit. A tel point que parfois j’ai l’impression d’avoir fait un truc héroïque et patriotique en abandonnant un pays de Cocagne pour rejoindre une quelconque galère ici. Je plaisante… à peine.

Quelles sont les questions récurrentes et/ou réflexions désobligeantes qui reviennent sans cesse ?

« Tu es rentré définitivement » et « ici, c’est pas Londres ». La première, parce que ça me donne la légère impression de respirer l’air des gens. La deuxième, pour les raisons évoquées plus haut. Ça, c’est pour les remarques qui ont trait à ma personne.

Sinon, ce sont surtout les propos d’auto-dénigrement qui me fatiguent. Les théories pourries sur l’incapacité « du Guadeloupéen » à [insérer un commentaire négatif]. Il y a un énorme travail de self-empowerment à faire. Qu’on apprenne à nous aimer nous-mêmes et à nous faire confiance entre nous. Et qu’on arrête d’être tous experts en « ce qui ne va pas en Guadeloupe ». C’est ça qui ne va pas en Guadeloupe ! (You see what I did here ?)

Blague à part, les décadologues (ces apôtres de la décadence, du « le Guadeloupéen ci, le Guadeloupéen ça », vous ne servez à rien. Au contraire, vous perpétuez une mentalité de merde de haine de soi. Donc ouais, fermez-là et laissez-nous faire le taff. Merci. Bisous.

Comment te sens-tu ?

Bien, merci et toi ?

Qu’est-ce qui est plus facile ? Plus difficile ?

Je suis chez moi, j’ai vécu de 0 à 18 ans en Guadeloupe. Je connais mon île et mes mouns, donc pas de choses faciles ou difficiles. Si ce n’est que Uber EAT me manque VRAIMENT (ceci est un appel au secours) ! Et internet ! Une connexion stable et rapide aussi. Partout ! J’ai pété des câbles à essayer de mater les derniers épisodes de Flash et de Supergirl ou mettre à jour KARRDR de chez moi.

Est-il plus facile/difficile de chopper ? Ou bien c’est comme à l’époque ?

J’ai appris au détour d’une conversation que « le marché de la mère célibataire est porteur ». Calme-toi, c’est une vanne.



Comment se passe la cohabitation avec tes parents ? Es-tu tenté de squatter, de tout abandonner quelques temps et nier en bloc l’âge adulte ou penses-tu retrouver ton indépendance au plus vite ?

Patience et pédagogie réciproque. S’adapter aux règles de la maison, parce que t’as beau avoir 33 ans, t’es chez maman. Et en même temps, établir des limites et faire comprendre que depuis ton départ, tu as grandi et que t’as beau être chez maman, t’as 33 ans.

Bonus : mon frigo n’est jamais vide et mes vêtements sont magiquement lavés et repassés. Il y aussi des avantages économiques indéniables à vivre chez ses parents. Cela dit, la vie d’adulte indépendant pue, mais a quelques avantages.

Y a-t-il un avenir dans la colocation intergénérations ?

D’un point de vue macro, avec une population vieillissante en Guadeloupe, ça pourrait être une solution pour à la fois permettre aux personnes âgées de ne pas être seules et aux jeunes d’avoir accès à des logements plus confortables. En ce qui me concerne, j’aime ma solitude.

As-tu encore des choses à découvrir venant de cette petite île ? As-tu parfois l’impression de tourner en rond ?

C’est encore trop tôt pour pouvoir me faire une opinion sur le sujet. Je suis rentré il y a peu, c’est encore la lune de miel. Pour le moment je découvre avec surprise et plaisir qu’il y a une vie culturelle bien plus active que je ne me l’imaginais en Guadeloupe comme je l’ai dit plus haut. Il y a aussi des lieux que je n’ai jamais visité, des restos à découvrir, des bars et des clubs que je ne connais pas, etc. On en reparle dans six mois.

Quelles sont les qualités, à avoir, selon toi, pour bien y vivre ?

Être capable de se libérer de ses idées préconçues (positives ou pas) et de s’adapter au rythme de l’île. Il m’a fallu quelques dimanches pour me rappeler qu’après 13h tout est fermé. Et puis ne pas faire son « Français à l’étranger » qui se plaint que les croissants ne sont pas bons. En clair ne pas chercher à retrouver ici tout ce que tu connaissais là-bas. A part Uber EAT, bien entendu.

Sans tomber dans la généralisation, quelles sont, dans les grandes lignes, les qualités et défauts du peuple guadeloupéen qui dominent et sortent du lot ?

Pardon, mais fuck cette question. Mon peuple est parfait.

Plus sérieusement, je crois que notre plus grand défaut c’est notre manque de patience et de tolérance envers nous-même. Nous sommes une nation jeune (I said it). 170 ans depuis l’abolition avec pas mal d’obstacles en chemin. Je pense qu’il faut garder ça en tête et se donner le temps.

Est-ce que tu as pensé à faire une sorte de partenariat ou de pont entre Londres et la Guadeloupe, dans un domaine quelconque ?

Je pense qu’en général il faut qu’on se libère de cette relation exclusive avec la France. Notre jeunesse bouge déjà un peu partout. Pour preuve, le KARRDR est constitué de jeunes Antillais, basés en hexagone, au Koweït, au Canada, en Angleterre et en Guadeloupe. Notre jeunesse est répartie autour du globe. Reste à créer des liens économiques avec des investisseurs étrangers. Ça fait 70 ans que nous sommes un département et plus une colonie… enfin, il parait. Je suis convaincu que nous gagnerions à faire venir des capitaux étrangers sur le territoire afin de se libérer de notre dépendance à la France et à l’Europe et des oligarchies et autres monopoles locaux.

Penses-tu que Londres pourrait ou devrait être une alternative à Paris, (ou à la France) pour davantage de jeunes Guadeloupéens ? Comment créer davantage de ponts entre la Guadeloupe et Londres (dans les 2 sens) ?

N’importe où dans le monde devrait être une alternative à Paris (en particulier) ou à la France en général. Comment créer des ponts ? c’est la grande question. Je n’ai pas la prétention d’avoir de réponse. Je sais que des initiatives existent, comme Carib’Expat. Je sais aussi que les réseaux et solidarités informels existent. Je pense en tout cas que cela doit venir de la société civile mais pas de l’État ou du pouvoir politique.

Venez, voyez, faites

Pour conclure cette longue chronique quelques mots sur l’importance de rentrer au pays et de faire. D’abord, un message aux entrepreneurs locaux et à ceux qui y songent, ne laissez pas les subventions être la condition sine qua none du démarrage ou du développement de votre entreprise.

Trouvez de nouveaux marchés, de nouveaux investisseurs, de nouvelles stratégies de financement, pensez collaboratif, crowdfunding, aux Chinois ou aux Qataris.

Enfin, je sais que le spectre de la perte du niveau de vie et du chômage pèse fort sur la décision de rentrer. Je sais aussi que l’argument du « il faut rentrer développer le pays » fait peser sur nos épaules une responsabilité que l’on n’a pas demandée. L’idée d’être responsable du progrès de la communauté peut parfois être étouffante, surtout dans un monde où l’individualisme est roi. Mais voilà, rentrer doit être une démarche personnelle. L’objectif doit être ton succès d’abord. Je ne suis pas naïf, il y aura des échecs, des difficultés d’adaptation, voire des départs. Mais l’un dans l’autre, je pense que la somme de nos succès individuels sur l’île conduira au bien de tous. Oui. Ça vient du mec qui a écrit La main invisible.

Bref, viendez les gens, rentrez au pays. On n’a pas de cookies, mais on a des sik a coco. Je suis convaincu que notre génération d’expatriés (oui de la mère patrie qu’elle soit Gwada, Madinina, Guyane ou la Réunion-lé-la), par la diversité de ses expériences et de ses compétences, par son ouverture sur l’ailleurs et sa façon différente d’appréhender le monde, porte en elle les clés pour le développement de nos territoires. Réussir c’est bien, réussir chez soi, c’est royal. C’est en tout cas l’objectif que je me suis fixé en rentrant.

 

*Le Samsplaining c’est la même chose que le mansplaining, sauf que je le fais avec tout le monde.