Histoire d’un retour au pays natal – Part 1

Déclic

C ’était un 30 Septembre. J’étais dans une rave à Hackney Wick, dans l’Est Londonien. A 100 mètres de là, l’entrepôt reconverti en colocation d’artistes où habitait la pote qui m’y avait invité.

Cette zone de Londres est assez particulière. S’y côtoient hipsters, marginaux, ravers, artistes, et gros salaires de la City. La gentrification par excellence.

Le cocktail musique électronique, bière et ecstasy, n’étant pas mon fort, je fais l’aller-retour entre la coloc de ma pote et la rave. Dans le hangar réaménagé en loft, des quilles de jonglage, des vélos, une barre d’enceinte d’1m60 de haut, sur 4 mètres. Une boule à facette pend à 2 mètres du sol au milieu du salon. Dans un coin, un mur d’escalade donne accès à la buanderie à l’étage. En fond sonore, un remix électro de Manu Chao. Je crame une clope, me ressert un verre de Pinot Grigio de chez Echo Falls et engage la conversation avec Laurel.

Laurel a 48 ans. Elle est assistante sociale le jour, défoncée à tout ce qui se sniffe, s’injecte, se gobe et se boit la nuit. Laurel voudrait avoir des enfants. Elle pense qu’il n’est pas trop tard. Peut-être un jour, elle trouvera quelqu’un. Enfin quelqu’un d’autre. Son compagnon est décédé. Six mois auparavant. D’une overdose. Elle me raconte ça tout en se faisant une autre dose de quelque chose qui se sniffe, s’injecte et/ou se fume. Son regard se brouille. Son discours aussi.

L’air est chargé de la fumée de cigarettes et autres blondes épicées. Il faut que je sorte prendre l’air. Je crois reconnaître du Mario Canonge, entre deux boum boum boum. Il faut reconnaître au chien la blancheur de ses dents. Les Londoniens sont vraiment dans le turfu quand il s’agit de métissage et d’ouverture culturels.

Dans la rue, à l’entrée de l’entrepôt, Mike 42 ans, fume une clope. Mike est réalisateur. Enfin il essaie. Il est galérien surtout. Un mètre soixante, coupe au carré sur cheveux blonds. Tout de jean vêtu. Il a la dégaine des mecs qui se voulaient cools dans les années 80. Mais le vintage et l’ironie étant la came du bon hipster, il est parfaitement dans l’air du temps.

Mike me parle de son fils qu’il n’a pas vu depuis des mois. Son ex, fatiguée de ses plans foireux s’est arrangée pour avoir la garde exclusive. Il m’explique qu’il a bien bourlingué mais qu’il est temps, à 40 piges passées, qu’il mette de l’ordre dans sa vie. Je l’écoute avec attention.

C’est l’été indien à Londres. Il est 3h du matin et un groupe de 15 personnes, éméchées et avec une envie de faire la fête essaie de rentrer dans la coloc, qui a quand même bien l’air d’être the place to be ce soir. Je joue mon rôle de grand Noir à l’entrée (pourrai-je un jour fumer une clope à l’entrée d’une soirée sans être pris pour le videur ?) et les redirige gentiment vers la vraie rave, à quelques mètres de là. Une blonde se colle à moi, décolleté en avant et insiste. Elle est sûre qu’elle passera une meilleure soirée ici, plutôt que là-bas. Je n’aime blondes que mes clopes et ma bière : « the party you’re looking for is down the street » à la manière d’Obi-Wan.

Je retourne m’affaler sur le canapé. Étrangement, je passe une assez bonne soirée. Entre discussions existentielles, vapeurs éthérées, blondes délurées et musique expérimentale. Je discute avec deux écrivains et une poétesse. A ce jour je ne sais toujours pas s’ils habitaient là, s’ils connaissaient quelqu’un dans la coloc ou s’ils avaient simplement réussi à s’infiltrer dans la soirée. Ils ont entre 25 et 35 ans. Ils sont cadres, chercheurs, étudiants. Tous avec des cerveaux qui fonctionnent mieux que la moyenne. Tous à se cramer les neurones dès que possible. On discute Chomsky, mode de vie, patriarcat, polyamour et l’emprisonnement que représente la monogamie dans un système prônant la surconsommation.

Quelques heures plus tard je me réveille dans le lit de ma pote qui rentre à peine de la rave. Il est 10h du matin. Du salon me parvient une odeur de café commerce équitable et de cannabis doux. Wake and bake. Normal.

La bouche pâteuse, les neurones épuisés – un pic à glace semble s’être niché pile entre mes deux yeux pour aller chatouiller mon hypothalamus – et un trou noir sur les dernières heures de la soirée, j’articule difficilement à mon amie, qui se glisse sous les draps :

« Meuf, il faut que je quitte Londres, je crois que je vais rentrer en Guadeloupe »

Je rentre en Guadeloupe

S i tu suis mes chroniques avec attention, ce que j’espère tu fais, tu sais que ça fait déjà quelques temps que je réfléchis au retour. Cette soirée m’a toutefois fait réaliser quelques petites choses. La première, c’est que mon taff ne m’allait vraiment plus. Une bonne position dans un groupe international avec un salaire pas dégueulasse ne suffisaient plus.

J’ai surtout réalisé, que j’aimais particulièrement mon mode de vie de célibataire bourgeois bohème un peu artiste dans la capitale de la perfide mais séduisante Albion. Mais voilà, ce mode de vie très libre et grisant a un prix sur le long terme. Voir Mike, Laurel et les autres, se chercher encore à 40 piges passées, me parler de remettre leur vie en place, de fonder une famille, ça m’a foutu une claque. Hashtag WAKE UP CALL. Parce que la vérité c’est que je voyais devant moi ce que je pourrais devenir dans dix ans si je continuais à vivre comme ça. Minus la défonce et le style vintage vieux beau. J’ai quand même un certain standing.

Certes, tous les Londoniens ne vivent pas comme ça, interjetteras-tu, et avec raison. Mais voilà, Londres pour moi, c’était cette vie-là. Tu mets un poète bobo islamo gauchiste dans le chantre du cosmopolitisme, ne t’attends pas à ce qu’il choisisse les samedi afternoon tea parce que demain matin tôt j’ai cardio à la salle de sport à quatre cent quarante douze pounds (et poussières) à Canary Wharf. J’ai donc quitté mon taff, ma coloc, mes potes et mon frère de plume (finis les débuts de chroniques « j’étais dans un bar avec l’Agneau »). Direction Paris.

Je savais qu’il fallait que je rentre mais l’appel de l’ailleurs restait fort. J’envoie des CV au Portugal, à Singapour, en Allemagne, au Japon, en France. Je passe quelques entretiens. Et je réalise que ce n’est pas juste Londres que je dois quitter. C’est le monde du travail à l’Occidentale qui ne me va plus.

Je ne peux plus travailler pour eux. Eux ? Les gens qui me paieraient confortablement (mais moins grassement qu’eux) pour manager des gens payés une misère et leur faire croire qu’ils se réalisent en se tuant à la tâche pour que j’atteigne mes 10% de bonus trimestriels. Ces grandes machines à broyer de l’humain – et un peu de leurs rêves – où un département entier disparaît pour faire gagner 0.01% à la valeur de l’action. Je leur ai vendu mon cerveau – et un peu de mon âme – pendant sept ans. Il faut que ça s’arrête. Je rentre chez moi avec l’espoir que je pourrai mettre mon cerveau au service de vraies créations de richesses pour mon île.

Mais tu as un projet ?

C ’est la question que tout le monde m’a posée et continue de me poser. Parce que voilà, il y a cette idée communément partagée qu’il vaut mieux rentrer au pays avec un projet, ou au moins une idée assez précise de comment subvenir à ses besoins.

Spoiler alert : c’est pas que des conneries.

Trouver un travail salarié sur place peut relever de la croix et de la bannière pour qui n’a pas les bons réseaux, en particulier lorsque l’on rentre au pays après une longue période. Et tout particulièrement ceux d’entre nous qui ont fait de longues études et sont spécialisés dans un domaine qui n’existe pas a priori en Guadeloupe. Le changement de carrière semble une étape obligée.

A cela s’ajoute la différence de salaires. A Londres, ce n’est pas un scoop, les salaires des cadres supérieurs sont plus élevés qu’à Paris. La vie y est plus chère aussi. Cela renforce la différence existant déjà entre les salaires locaux et ce que l’on peut gagner outre-Atlantique. Bien sûr cela dépend des secteurs et de l’expérience. La baisse est toutefois réelle. Ce que je perdrai en numéraire, je le gagnerai en qualité de vie – et en heures de sommeil. C’est avec ces éléments en tête que j’ai pris la décision de rentrer. Mais je crois que c’est une réalité connue de ceux qui suivent le même cheminement.

Sur place, au fil de mes conversations, les choses semblent se confirmer.

L’entreprenariat semble aussi difficile. Bon, entreprendre c’est difficile partout, c’est vrai. Mais la configuration du tissu économique local a ses propres obstacles.

Dit comme ça, rentrer a l’air bien compliqué. Mais la bonne nouvelle, c’est que nous sommes nombreux à faire ce choix, et petit à petit les choses bougent : des initiatives nouvelles, des jeunes entrepreneurs qui innovent et qui ramènent leurs savoirs sur place. Un shoutout au Spot en passant, l’espace de coworking à Jarry où jeunes entrepreneurs et autres start-upers peuvent travailler sur leurs projets, faire du networking et évoluer dans un environnement propice à l’innovation. Non je ne suis pas payé pour leur faire de la pub, je trouve juste que le simple fait qu’un tel espace existe en Guadeloupe est une excellente nouvelle en soit.

Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire dans la culture, l’environnement, les services (je rêve d’un Uber EAT local), les médias, l’économie verte, le tourisme et j’en passe. Bon ça reste la vie réelle et il y aura plus d’appelés que d’élus, mais il y a quelque chose de grisant et de vraiment vivifiant à regarder l’île sous l’angle d’un marché où l’absence crée tant d’opportunités.



« Ici, c’est pas Londres »

L ’une des choses qui m’a le plus frustré depuis mon arrivée, c’est ce discours récurrent, que j’ai retrouvé chez plusieurs personnes, aux profils démographiques et sociologiques différents : « Ici, c’est pas Londres, en Guadeloupe on fait comme ça. »

Qu’il s’agisse d’un refus d’innover ou d’une forme de bienveillance pour m’éviter de déranger, le mode de pensée est bien là. Il ne faut pas faire de vagues, se conformer à l’existant et si l’on veut vraiment faire bouger les choses, y aller petit à petit.  Je dois évidemment me débarrasser de mes réflexes et m’adapter à la réalité de mon nouveau terrain. Réapprendre ce nouveau rythme de vie et ne pas me frustrer quand je ne retrouve pas les aspects pratiques de mon quotidien londonien. Ne pas pester non plus quand dans le milieu professionnel je ne retrouve pas les best practices, qui me semblaient évidentes là-bas, mais que j’oublie avoir parfois moi-même dû mettre en place dans mon entreprise. Avec mesure, tenter d’impulser le changement là où j’en identifie le besoin. Néanmoins en face, il y a certaines résistances qui m’ont interpelé.

Mon impression initiale ? Nous sommes schizophrènes, mus par deux forces opposées qui impactent profondément notre fonctionnement.

D’un côté, il y a une forme de traditionalisme, presque réactionnaire qui consiste à nourrir un roman national fait de conservatisme moral, de mythification du passé (#sonjé) et réconfort dans la perpétuation du « on a toujours fait comme ça ». Un cadre moral et social, parfois étouffants, où la bienséance et le « qu’en dira-t-on » sont rois.

De l’autre, un appétit pour le reste du monde, internet, l’ultra libéralisme, et une jeunesse connectée sur place ou de retour au pays qui est perméable à ces bouleversements, positifs ou non. Des mœurs culturelles et sexuelles libérées (plus souvent que rarement cachées cela dit), une ouverture d’esprit et une oreille attentive aux sirènes des modes de vie que proposent les grandes capitales occidentales.

Chaque camp a ses aspects positifs – la structure familiale et la solidarité héritées de nos traditions, par exemple, sont essentielles au bon fonctionnement de notre société, quand l’ouverture sur les changements technologiques et sociétaux participent à son dynamisme.

Évidemment il ne s’agit pas d’une division homogène opposant des vieux réacs à des jeunes modernes et ouverts sur le monde. Ce serait trop simple. Des facteurs sociologiques (appartenance sociale, éducation, moyens financiers, etc.), participent à forger les comportements de chacun. Culture, religion sont autant d’autres déterminismes pesants.

Ceci dit, parce que le format de l’article ne permet pas de me lancer dans une analyse profonde et scientifique, admettons pour le bien de l’argumentation qu’on retrouve globalement ces deux modes de pensée.

Le monde avance et la vague de changements profonds qu’ont connu les grandes villes ne tardera pas à nous toucher aussi. La question est de savoir comment nous allons l’accueillir. Allons-nous profiter de cette énergie nouvelle et l’exploiter ou la laisser s’abattre sur notre littoral à la manière d’un tsunami ?

Ce que je veux dire, c’est que de mon point de vue, nous avons la chance de pouvoir encore nous adapter aux nouveaux défis et opportunités qui se présentent à la Guadeloupe en apprenant des erreurs du monde. Nous sommes sur une île, certes, mais contrairement à ce que me disait un monsieur pour qui je voyais trop grand, nous ne sommes pas un rocher perdu au milieu de l’océan. Si nous ne croyons pas être dans le monde, le monde lui, est bien conscient que nous sommes là.

C’est la conclusion que j’en tire en 9 mois de présence. Je peux me tromper et dans quelques mois mon analyse des choses aura certainement évolué. Elle a déjà évolué depuis la première mouture de cette chronique, commencée il y a quelques temps et mise au placard, le temps de mûrir un peu plus ma compréhension du terrain.

Mais pour l’heure, m’entendre dire « ici, c’est pas Londres », m’ennuie profondément. Cela mène à penser parfois que finalement, cette expérience acquise ailleurs et que l’on souhaite mettre au service du développement de l’île n’est pas la bienvenue. Fort heureusement, même si c’est une réflexion que j’ai souvent entendue, il y a au contraire des gens qui voient en nous – ceux qui rentrent – une chance pour le pays, des compétences à encadrer, des profils à accompagner et de façon plus pragmatique, une ressource à exploiter.

Networking, networking et networking

J ’ai donc passé 13 ans en Europe, mais j’ai quitté la Guadeloupe à 18 ans pour une prépa. Deux ans en vase clos à bosser comme un Guerlain, si tant est que Guerlain ait jamais bossé, ont fait le vide dans mes relations amicales et ma vie outre-Atlantique s’est chargée du reste.

En clair, je suis rentré au pays sans connaître personne, ou presque. Avec le recul, je me dis que ce n’est pas une mauvaise chose. L’habitude d’avoir une vie sociale et culturelle bien remplie et l’absence de contacts sur place m’ont forcé à être curieux. Sous peine que ma vie sociale ne se résume qu’aux dimanches en famille. Et c’est sans doute la meilleure décision que j’ai prise depuis que je suis rentré.

Sortir, aller dans des expos, des festivals, des forums et parler aux gens, de mes projets, des leurs, prendre le tempo de ceux qui font les choses, mais surtout, prendre des contacts, laisser son numéro et ne pas hésiter à forcer un peu les choses.

Ça m’a aussi permis de sortir de mon énième idée préconçue sur l’île : il n’y a pas de vie culturelle en Guadeloupe. Le moi d’aujourd’hui regarde le moi d’il y a quelques mois et le gifle violemment en le jugeant.

« Y a rien à faire en Guadeloupe » Pff, quelle connerie ! En vrai, je n’avais jamais fait l’effort de me renseigner sur ce qui se faisait ; les festivals, expos, soirées, débats, rencontres, qui existent et existaient bien avant que je ne décide de ramener mes fossettes de monsieur-je-sais-tout sur l’île. My bad, people. Mea culpa. Désolé. Sans rancune, hein.

Autre idée préconçue que je retrouve : « les jaloux sont partout ». Il y a une espèce de tropisme, de réflexe culturel qui incite à la méfiance, parce que « tu sais, les gens ici sont jaloux » et autres auto-flagellations qu’il est coutume d’entendre sur place. Jusque-là, je n’ai rencontré que de la bienveillance et une volonté manifeste d’aider à mon installation.

Nous n’avons rien d’exceptionnel à ce niveau. Si ce n’est peut-être la différence de taille, géographiquement parlant, qui donne l’impression que tout est accentué ici. Pour le reste, le connard ne connaît ni drapeau, ni frontière, ni couleur de peau. Ici comme ailleurs.

Quoiqu’il en soit, se constituer un bon réseau et l’entretenir me paraissent fondamentaux pour réussir son installation. Au-delà des opportunités professionnelles que cela peut ouvrir, laisser entrer de nouvelles personnes, de nouveaux profils, des expériences différentes dans son paysage est toujours quelque chose de positif.

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