Petite histoire de la Chlordécone

I l y a des sujets qui n’expirent pas et qui continuent de distiller leur poison lentement mais sûrement, tellement ancrés qu’on ne peut plus les arracher du sol à l’instar d’une certaine molécule de pesticide. Un sujet de discorde et de gangrène dans nos contrées des Antilles Françaises, LA Chlordécone.

Vous avez cru voir une faute dans la ligne précédente ? Il n’y en avait pas.

Ça ne change rien à l’ampleur du fléau silencieux qui sévit sur nos terres mais il est toujours bon de bien nommer son mal. C’est aussi pour moi un hommage discret à Yves-Marie CABIDOCHE, brillant chercheur agronome qui consacra la dernière partie de sa carrière à étudier la contamination des sols par cette molécule. Un travail considérable qui lui aura valu le surnom de M. Chlordécone.

Molécule Chlordécone
Oui, vous avez bien lu

Chapitre 1 : Al Kepone, l’ennemi public clandestin

A vant que l’on parle de la Chlordécone, il y avait le Kepone. Même composé organochloré, autre nom. La molécule est découverte en 1951 puis brevetée en 1952 par la société Allied Chemical Co. qui produit l’insecticide entre 1958 et 1974.

En 1975, la société Life Science Products Co. acquiert les droits de production du Kepone. L’entreprise basée à Hopewell en Virginie devient producteur exclusif de l’insecticide qui bien qu’utilisé sporadiquement sur le sol américain, est majoritairement exporté vers l’Afrique, l’Amérique du Sud et même l’Asie.

Rien de surprenant jusque-là, mais les conditions d’hygiène et de sécurité sont précaires sur le site de production de Hopewell : les ouvriers manipulent l’insecticide, le testent et le conditionnent à main nue à longueur de journée. L’usine emploie quelques 130 employés qui vont être massivement exposés au Kepone durant 16 mois.

Les employés ne tardent pas à développer des problèmes de santé avec des symptômes communs tels que des tremblements, des problèmes de vue, des problèmes articulaires entre autres. Ils suspectent immédiatement un lien de causalité avec le Kepone.

Ironie du sort, l’Agence pour la Protection de l’Environnement américaine ne demande pas de contrôle sur le Kepone, alors que son proche cousin le DDT, massivement utilisé entre 1940 et 1960, a été banni du marché pour ses effets néfastes sur l’homme et la faune.

Un ex-employé de Life Science tente pourtant de déposer plainte auprès de la Organisational Safety and Health Administration (OSHA) mais pour les médecins l’ayant examiné lui ainsi que d’autres ouvriers, ses symptômes sont liés à un alcoolisme putatif.

Si prolétaires = soulards, pourquoi pousser l’investigation ?

Puis des analyses de sang finissent par révéler un taux de Kepone important dans l’organisme des ouvriers de Life Science. L’usine est fermée à l’été 1975. La même année 29 ex-travailleurs sont hospitalisés pour divers symptômes cardiaques et problèmes de vue.

En une année, l’équivalent de 90 kilos de Kepone sera dispersé dans les environs de l’usine, conduisant à une interdiction de pêche provisoire dans la rivière James de Richmond à la baie de Chesapeake.

Chapitre 2 : T’as plus de Kepone, prends un Curlone !

E n France, donc dans les Antilles Françaises, les années 60 et 70 sont favorables aux interventions techniques, y compris aux intrants chimiques, afin de contrer toute menace à la productivité agricole. Les bio-agresseurs pouvant affecter le rendement ou l’aspect des récoltes doivent être supprimés quels qu’en soient les moyens.

C’est le cas du charançon Cosmopolites Sordidus dont les larves affectent les bananeraies de Guadeloupe et Martinique. Les producteurs utilisent d’abord l’hexachlorocyclohexane (HCH) sous forme brute avant d’entendre parler d’un insecticide américain nommé Kepone qui présente des résultats convaincants. Des tests sont effectués sur les bananeraies : avec des apports 100 fois moindres, les résultats équivaudraient ceux du HCH !

Entre 1972 et 1976, c’est la société Vincent de Lagarrigue qui importe le Kepone aux Antilles Françaises. La chlordécone présente dans le Kepone est moins soluble que le HCH et les molécules restent fixées sur la matière organique des sols.

Face à la perspective d’interdiction du HCH dans les années 70, et considérant l’efficacité du Kepone, des autorisations provisoires d’application sont délivrées aux producteurs et ce en dépit de la fermeture de l’usine Life Science à Hopewell en 1975 suivie de l’interdiction d’usage de l’insecticide aux USA en 1976.

La productivité d’abord, les conséquences après.

A partir de 1976, la société Vincent de Lagarrigue doit trouver une alternative au Kepone américain. A partir de 1981, la société Calliope basée dans l’Aude, commercialise une nouvelle version de l’insecticide sous le nom Curlone à partir de Chlordécone importée du Brésil et fabriquée dans l’état de São Paulo par AgroKimicos.

C’est Edith Cresson, alors ministre de l’agriculture qui délivre l’autorisation de mise sur le marché pour le Curlone. Le marché Antillais peut continuer d’être approvisionné et ses sols souillés.  Le produit sera quand même interdit en 1990 mais restera malgré tout autorisé par dérogation pour les Antilles jusqu’en 1993.

De 1981 à 1993, Calliope produit 4 000 tonnes de Curlone dont 90% sont expédiés dans les Antilles Françaises. Les 10% restant envoyés au Cameroun et en Côtes d’Ivoire où il sera utilisé jusqu’en 1998. Le Curlone a une formulation à 5% de Chlordécone ; cela représente donc 200 tonnes de la molécule utilisée sur ce même intervalle.

On estime un épandage de l’ordre de 300 tonnes sur les sols de Guadeloupe et Martinique, avec une répartition de 60 kg par hectare pour l’ensemble de la période 1972-1993 (Source Sénat et INRA).



Chapitre 3 : La Chlordécone, une histoire sans fin

I l faudra attendre 1999 pour que les analyses des résidus présents dans les eaux potables distribuées dévoilent des concentrations en Chlordécone sur des captations d’eau de source au-dessus des normes européennes. Ces sources captées font par la suite l’objet de traitements au charbon actif ou sont mélangées à des eaux non contaminées.

Deux ans plus tard, ce sont des patates douces en provenance de Martinique qui montrent des traces de contamination à la Chlordécone, ce qui conduit à la mise en place de plans de contrôle des légumes. Ces derniers révèleront de fort taux de contaminations pour ces produits agricoles.

En 2005, ce sont de nouvelles analyses sur les poissons et crustacés de rivière qui conduisent à une interdiction de pêche dans les cours d’eau traversant des parcelles en bananeraie à l’époque Chlordécone.

Puis en 2008, la détection de Chlordécone dans des produits agricoles hors-sols conduit à un durcissement des critères de production pour les agriculteurs.

Enfin en 2010, ce sont des animaux d’élevage qui présentent à leur tour des traces de contamination, renforçant les observations sur ce poison persistant.

Et puisque la Chlordécone des bananeraies ne suffisait pas, on a également observé des traces de contamination sur les sols de cultures d’ananas traitées au Mirex 450 (Perchlordécone), un autre insecticide  utilisé dans les années 70 dont la dégradation finit par produire lentement… de la Chlordécone.

Voilà en somme comment nos sols de Guadeloupe et Martinique ont été souillés par ce polluant hyper-résistant dont nous allons devoir affronter les effets sur de bien trop longues années. Un nuisible sournois, bien implanté au creux de nos îles pour mieux fendre nos reins et plus vraisemblablement nos prostates… entre autres. Il semblerait qu’1/5 de la surface agricole utile (SAU) de Guadeloupe et 2/5 de celle de Martinique seraient contaminées par la molécule (source INRA – 2011).

Chlordécone_sols_contamines
Sols contaminés à la Chlordécone en Guadeloupe et en Martinique

Les conséquences de la Chlordécone seraient nombreuses sur la santé des habitants des deux îles, mais cela sera rapporté dans d’autres articles complémentaires à celui-ci.

Il est dit que nous devrons vivre avec la Chlordécone pour longtemps, comme une relation toxique qui refuse de nous lâcher. C’est peut-être pour cela qu’il nous faut être d’autant plus vigilants face à l’utilisations de nouveaux intrants chimiques comme le glyphosate présent dans de nombreux herbicides, dont le Roundup.

Il serait bon de s’accorder sur le fait que notre quota de pollution est largement entamé. Quid de solutions pour dépolluer nos sols ? Pour le moment il n’en existe pas suffisamment efficace sur le court terme, seules des remédiations.

Néanmoins le travail de recherche et de reconnaissance autour de ce poison est loin d’être terminé. C’est maintenant plus que jamais que nous devons en être conscients et ingénieux ; y compris dans nos choix de cultures vivrières et commerciales.

Un hommage à Yves-Marie CABIDOCHE, Alain KERMARREC et tous ceux qui ont contribué à alerter et à mettre en lumière ce poison qu’est la Chlordécone.