Le Moment Klature : Venise Vedi Vici

L a période était semi-molle, et plutôt défavorablement. Sur le plan personnel je n’avais pas à me plaindre. Il faisait plus beau en Bretagne que sur le reste de la France, le ventre de ma compagne s’arrondissait à vue d’œil et je mettais du charbon dans mes divers projets. Sur le plan géopolitique, là c’était différent… j’étais furieux de voir mon île abandonnée à ses maux, les snipers israéliens décimer les manifestants palestiniens comme un vulgaire tir au pigeon, écœuré de la France et de ses macronies sourdes, morose quant à l’état de la planète et autres symptômes du mal du système que subit tout écolo-islamo-anarcho-gauchiste qui se respecte ou peu importe l’étiquette.

C’est à ce moment que j’ai décidé d’aller à Venise pour voir ma mère participer à une course de Kayak. Je te lâche ça comme ça. Deal with it.

Le saviez-vous ? La vogalonga

La vogalonga est une randonnée en bateaux autour de Venise organisée tous les ans le dimanche de Pentecôte. La course est ouverte à tout type d’embarcation à avirons ou pagaie et permet d’apprécier Venise depuis sa lagune.

Aéroport et connards de Français

L e voyage commençait plutôt bien. Dans le bus-navette qui m’emmenait à l’aéroport de Nantes Atlantique, je croisai Norbert de Niro, le frère méconnu de Robert (ou Roger Ventura frère de Lino, le débat est ouvert) qui lui aussi succombait aux sirènes de Mama Italia.

Telle une loutre de mer, je passai gracieusement à travers les contrôles de sécurité pour arriver jusqu’au Boeing 717 qui devait nous convoyer à Venise. Avion bondé, forcément. Rempli d’un groupe de retraités français qui avait manifestement attendu d’entrer dans le 3e âge pour communier avec l’adolescence.

Une blague tonitruante toutes les 1 minute 26, notamment à destination du steward, Patrick, qui ne comprenait pas le français. Flop garanti mais ça ne les démotivait pas. Quelques plaisanteries vaseuses de temps à autre et j’avais peur que les deux vieilles derrière moi, chaudes comme la braise ne se risquent à montrer leur boobs. Dans le fond, j’adore voir des vieux pleins de vie et de déconne, surtout quand on se dit que les érections sont de plus en plus rares. Mais parfois, faire la sieste c’est bien aussi.

Comme si cela ne suffisait pas, ils étaient tous en mode selfie, y compris pendant que Patrick le Steward (je tiens à cette blague), visiblement dépassé, effectuait les démonstrations de sécurité. Deux heures de bonnes vannes plus tard, on amorçait l’atterrissage.

« Lédiz é gentlémen pizza pizza… poltrone sofa, artigiani della qualitat ».

Rien compris à ce que baragouinait le pilote, pourtant il a essayé en trois langues. Cela ne l’empêcha pourtant pas de poser l’avion comme s’il pilonnait sa ménagère. Ce fut le premier moment de calme dans l’avion.

Commentaire de l’hôtesse : « Veuillez attendre l’extinction du signal lumineux avant de détacher vos ceintures. » Cela n’avait pas semblé effleurer mes amis les seniors. En moins de 30 secondes, tout le monde fut debout en mode bouchon, alors que la passerelle d’évacuation approchait paresseusement. Comme je n’avais pas de bagages en soute, je pus m’esquiver rapidement. Connards de Français, je vous aime bien quand même.

En sortant de l’aéroport à 23h, je savais que le taxi serait probablement ma seule option néanmoins j’avais réussi à trouver un hôtel sympa à environ 7 km de l’aéroport. Je pris donc mon taxi, confiant et souriant jusqu’à ce que le chauffeur ne m’annonce que la course me couterait 35 euros. 7 km, 35 euros. Enfoirés de ritals.

Le moment où j’ai compris qu’avoir du sang italien et avoir vu les 3 saisons de Gomorra ne rend pas bilingue.

Hôtel sympa, vieillot et isolé. Un charme désuet. Le genre d’hôtel que l’on retrouverait bien dans un film d’horreur. Arrivé à la réception, la seule âme qui s’activait encore était une femme de ménage. « Buona serra » lui dis-je. « Hello, dé lédi of da récepchione iz coming » elle me répondit. J’étais pourtant sûr de ma prononciation.

Lors de mes échanges avec l’hôtel, la réceptionniste signait ses mails et sms d’un Rosa. Un prénom plein de charme et de fraîcheur, la femme qui a fait tourner la tête de Gradur après tout. Je m’imaginais un hommage vivant, vibrant, débordant, à la beauté italienne (comprendre Monica Belluci). En fait Rosa avait autour des 70 piges et un œil de verre. Un air de vieille sorcière, à la fois grave et malicieuse qui lui donnait un charisme de matrone. Après un brin de parlotte, elle me remet la clé de ma chambre. Première nuit tranquille et réveil de bonne heure. Je descends prendre mon petit-déjeuner et je fais semblant de ne pas voir le portrait de Silvio Berlusconi qui me fixe dans la salle.

A 8h, j’étais prêt à aller découvrir Venise la belle. La cité des doges. A l’hôtel on m’avait indiqué que le bus permettant de rejoindre Venise passait juste à côté. En fait le juste à côté était situé à 1 km et se résumait à un poteau planté au bord de la route. Pas de trottoir, pas de voie de bus, de hautes herbes et c’est tout. Je suis Guadeloupéen, un campagnard qui plus est, donc aucun problème… mais les Italiens roulent quand même super vite et valise à la main, c’était relativement casse-gueule.

venise cancer vogalonga
La vie ou les selfies

Trente minutes plus tard, j’étais dans Venise. De prime abord je vis surtout une flopée de touristes et une rade qui ressemblait vaguement à la Darse… mais en plus petit. Me voilà slalomant entre les touristes en plein exercice de selfies clichés, les vendeurs de perches à selfie, et les groupes en visite guidée. Sur le canal, quelques amoureux se laissent aller au classique tour en gondole.

Ensuite ce fut pour moi l’occasion de découvrir les joies du Vaporetto, le transport en commun vénitien. Odeurs de fuel et tarifs maxi-pétage de bras. Les Vénitiens sont extrêmement malins en cela que ni voiture, ni motos, ni vélo ne sont autorisés dans Venise. Soit tu marches, soit tu prends le bateau. En revanche je devais déjà concéder à Venise une beauté architecturale et un charme certains. Moi qui croyais jouer les sceptiques, je me laissais déjà séduire.

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Vaporetto ou le charme à l’italienne



Des vertes et des pagaies

L e lendemain, 9h se tenait le départ de la Vogalonga. La mama a réussi à me trouver un kayak pour que je puisse participer à ce convoi extraordinaire. La délégation de winneuses dont je fis la connaissance avait tout pour me plaire. Une petite troupe de femmes byen doubout en plein Venise. Des mamans et des femmes qui avaient vécu et vaincu l’épreuve du cancer et qui avaient parcouru 8 000 km pour se rendre sur ce petit bout d’Italie au milieu de 7 500 embarcations avec toute la bravoure du monde. Les membres de l’association Wéni Winé, ces femmes ayant affronté le grand crabe, ce fossoyeur, et l’ayant ramené à son destin de matété. Le tableau était tout à fait génial.

Les clameurs environnantes étaient enivrantes, au point qu’il était facile d’oublier la crasse éventuelle de l’eau de Venise. J’avais bien dû me dire une ou deux fois qu’il ne valait mieux pas chavirer dans les canaux saumâtres mais cette pensée est vite éclipsée tant le spectacle de Venise depuis mon kayak était bluffant. Les embarcations filaient à pleine vitesse, s’entrecroisaient, tel un déboulé aquatique d’Akiyo.

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Akiyo, mais sur l’eau

Après quelques quatre heures de kayak sous le soleil vénitien, la team Guadeloupe pénétrait fièrement dans le grand canal de Venise sous la clameur des badauds. J’en avais déjà pris plein les yeux mais le finish était autrement grandiose. Comme au départ de la course, les navires filaient à pleine allure, dans une pagaille totale, s’entrechoquaient parfois au milieu d’un vacarme joyeux. Les acclamations, applaudissements et chants vibraient dans l’air et Venise nous offrait ses plus belles façades. J’avais un vrai sentiment de fierté d’avoir pris part à cette épopée, impressionné et exalté de voir la ténacité des femmes qui m’accompagnaient, charmé par l’ambiance unique de cette ville étrange. Moi le gars tellement sûr de découvrir un piège à touristes éculé, que ma surprise n’en était que plus belle. Les winneuses avaient gagné leur pari, aller au bout de la course, et moi j’avais vu Venise sous un visage unique. Un beau visage.

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Venise, la Cité Flottante

En rentrant à l’hôtel, claqué mais content, je repensais à ce numéro de Largo Winch « Voir Venise et Mourir », peut-être aussi parce que le bus m’avait redéposé en pleine nuit le long de la voie rapide sur un morceau de talus, et qu’il me fallait rentrer à mon étrange hôtel de film d’horreur sans lumière et en priant la madonne de ne pas me faire taper par une Fiat. Les Italiens étaient toujours aussi pénibles mais je n’étais pas prêt d’oublier Venise.

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Une architecture inoubliable

Ciao bella. J’étais prêt à repartir le cœur léger et la tête pleine d’images. Heureusement, au moment d’embarquer, la loi de Murphy voulut que cet article se termine par une flopée d’emmerdes : avion immobilisé pour motif inconnu. Après avoir poireauté une heure sur le tarmac dans un bus à l’arrêt, les hôtesses nous annoncent que le pilote de mon avion est introuvable. Après le débarquement ce fut un prétendu mouvement de grève en France qui rallongea l’attente de quatre heures.

Merci aux compagnies low-cost de donner à vos employés des conditions de travail décentes parce que nous, hé bien… on n’a pas tout votre temps là ! On veut voyager beaucoup, et pas cher, mais on veut aussi de la qualité ! Et pour conclure, les Italiens sont pénibles mais les Français aussi. Sinon Venise c’est chouette. C’est une fin totalement foireuse mais si tu arrives jusqu’ici, tu as fini de lire cet article.

NDLR : Si vous passez en Guadeloupe, ou même si vous n’y passez pas ; si vous connaissez des femmes qui souffrent ou ont souffert du cancer et qui cherchent à partager, des témoignages ou des activités, parlez leur de Wéni Winé, peut-être qu’elles y trouveront une énergie salvatrice. Je ne fais pas de la pub, leur boulot est utile et mérite d’être salué.

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