Un quart d’heure avec Wendie Zahibo, reine des temps modernes

Paris, un samedi matin. Il est 9h03 dans cette boulangerie parisienne du 11e arrondissement où se mêlent bonnes odeurs de pain tout juste sorti du four et arômes de café fraîchement moulu ; le personnel souriant et ravi de leur jolie boutique. C’est dans ce cadre typiquement parisien que je m’apprête à rencontrer Wendie Zahibo, fondatrice de Reines des Temps Modernes. Et ce qui devait être un exercice de routine pour elle, était pour moi une grande première.

Elle rentre dans la pièce, me salue, me sourit puis s’excuse le temps de retoucher son make-up. Quelques minutes plus tard, elle revient les lèvres parées de noir. Elle ne s’en était peut-être pas rendu compte, mais son message était passé.

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, Wendie est une jeune guadeloupéenne de 26 ans née d’un père ivoirien et d’une mère centrafricaine ; elle se présente comme étant une auteure-entrepreneure, mais surtout, elle est la fondatrice du concept Reines des Temps Modernes, une initiative venue comme une étape logique après la publication d’un livre éponyme en 2016.

Pourquoi les histoires de ces femmes qui me ressemblent ne me sont-elles pas contées à l’école ?

Reines des Temps Modernes raconte l’histoire de 10 héroïnes africaines et afro-caribéennes au travers de femmes noires actuelles. Un an plus tard, elle lance le webzine du même nom avec l’ambition avouée de devenir un recueil pour les femmes noires et françaises qui ont du talent pour inspirer, donner envie et représenter.

L’interview commence. Elle choisit ses mots avec soin. Je veux avant tout connaître son parcours avant de monter ce projet. Elle m’explique alors que cette volonté entrepreneuriale est née d’un constat simple : les femmes noires en France ne sont pas assez présentes dans les médias traditionnels.

Ce constat se confirme et se renforce au cours de ses nombreux voyages alors qu’elle n’est encore qu’étudiante. Los Angeles, Chicago, Sao Paolo… chaque destination est une raison de plus de se poser des questions sur la place de la femme noire. Mais le voyage qui la marquera tout particulièrement sont ces 4 mois passés à Sao Paulo au Brésil en 2014. Elle m’avouera qu’à l’époque, elle ne savait pas quoi faire de sa vie. Étrangement, ce voyage sans but réel aura été le plus révélateur. Elle me raconte. Avec un budget limité, elle choisit de prioriser des activités gratuites et seule : visites aux musées, lectures diverses et balades pittoresques… puis le hasard d’un soir, elle tombe sur un article racontant l’histoire d’une reine africaine de l’époque pré-coloniale. Cette découverte est un déclencheur : toutes ses questions liées la représentation de la femme noire resurgissent.

« Pourquoi je n’ai pas eu connaissance de cette histoire plus tôt ? Pourquoi les histoires de ces femmes qui me ressemblent ne me sont-elles pas contées à l’école ? Où sont les autres héroïnes africaines ? »

Des questions fondées.

Ayant vécu aux Antilles tout comme elle, j’ai pu dresser le même constat amer : notre histoire n’est pas, ou peu, racontée. Qui n’a jamais entendu le fameux « nos ancêtres les Gaulois » tourné en dérision, jugé aberrant ou énoncé comme une preuve irréfutable que « quelque chose ne va pas ».
Suivirent d’innombrables conversations autour du racisme et du colorisme dans le monde. Il lui semblait que peu importe où elle allait, ces faits restaient parfaitement vérifiables. A Sao Polo, elle résidait chez une brésilienne blanche et grâce à la couleur de peau de son hôte, beaucoup de portes lui ont été ouvertes. Oui, mais impossible d’échapper au fait qu’elle soit toujours la seule Noire.

« Aimez-vous ! Aimez ce que vous êtes. Aimez ce que vous avez été. Aimez ce que vous serez ! »,

Et Wendie d’expliquer comment ce manque de représentation impacte l’estime de soi. Du bout des lèvres, elle admettra que petite, elle voulait être blanche et qu’il lui faudra atteindre l’âge de 23 ans pour enfin rechercher son histoire, qu’elle soit africaine ou afro-caribéenne. « Inadmissible ! » Elle marque un point.

Revenant à Reines des Temps Modernes, il ne fait aucun doute que son projet est engagé : il part d’une vraie douleur, un manque, qu’elle a choisi de transformer en une force.

Reines des Temps Modernes vise à rétablir un équilibre en donnant leur place aux femmes noires et françaises. Wendie précise : « Il est important qu’elles soient françaises. Certaines représentations de la femme noire existent mais elles sont majoritairement outre-atlantiques ; Beyoncé, Oprah et Michelle, toutes américaines… Là encore, il ne s’agit pas de la même histoire ni de la même culture. Reines des Temps Modernes veut s’engager pour que les femmes noires de France s’aiment tout simplement. »

Inébranlable, elle ajoute : « Aimez-vous ! Aimez ce que vous êtes. Aimez ce que vous avez été. Aimez ce que vous serez ! », comme pour répondre à tout ce temps passé à dévaloriser la femme noire. « Rien à voir avec la tendance #lovemyself », me souligne-t-elle.

Sans surprise, je demande si l’on pouvait qualifier Reines des Temps Modernes de webzine afro-féministe. La réponse ne se fait pas attendre : « Oui, et j’appuie bien sur « afro » car le féminisme comme on l’entend aujourd’hui n’inclut pas les femmes racisées. Connaître son histoire doit faire partie de la construction de la femme. Si je suis d’abord afro-féministe, c’est bien pour toute cette partie qui nous échappe et qu’il ne faudrait surtout pas omettre. Mais je serai volontiers une simple féministe quand le féminisme inclura tout le monde. »

Reines des Temps Modernes ayant vocation à inspirer les femmes, c’est tout naturellement que je l’interroge sur celle qui l’inspire le plus. Cinglante : « Grace Jones. »

Je ne m’y attendais pas. Star des années 80, femme de talent, beauté androgyne, Grace Jones n’a qu’un slogan : il n’y pas qu’une seule façon d’être femme. Wendie admire son côté « Fuck you! I’m who I am. » Même si je ne l’ai pas spécialement connue, je ne peux m’empêcher d’imaginer une tornade de glamour et de scandales. Comment ne pas l’apprécier ?

« La seule chose qu’on peut laisser derrière soi c’est la culture » – Tupac

Reines des Temps Modernes est un projet beau et actuel. Pour qu’il perdure, Wendie fait appel à de nombreuses contributrices afin d’alimenter le webzine en productions diverses – poèmes, art, culture, interviews, etc.

Les beaux livres Reines des Temps Modernes sont en vente sur son tout nouveau site. Elle me confie également qu’une nouvelle édition sera disponible en septembre 2018. Pour rendre cet amour made in black plus accessible, elle me confirme qu’elle travaille sur un nouveau format – un livre de poche basé sur tous ses échanges avec des femmes noires (plus de 60 aujourd’hui !).

« C’est la rencontre qui crée. »

Wendie met un point d’honneur sur la rencontre et sur les synergies qu’elle développe par la suite. Sa rencontre la plus marquante ? Toutes.

A découvrir bientôt sur Reines des Temps Modernes, ses queenspirations : Simone Lagrand, poétesse, Petit Piment, Djette, Louisa, Daphné et Laéthycia, les femmes derrière le podcast The Womanist, et Julie, auteur du livre L’Afro Apéro.

Le projet Reines des Temps Modernes est mené par une femme de poigne et qui sait ce qu’elle veut. Je tâte le terrain et lui demande où elle verrait Reines des Temps Modernes dans les 5 prochaines années. Sans l’ombre d’une inquiétude : « Un média noir incontournable pour la femme noire. Il y a tellement de choses à faire à ce niveau que je vois pas comment Reines des Temps Modernes ne pourrait pas grandir et devenir une référence. »

Je comprends alors que Reines des Temps Modernes est bien plus qu’un webzine mais un état d’esprit. Le but ? Faire avancer les choses pour la communauté noire d’une part et la société d’autre part. Pour moi, le pari de Wendie est déjà gagnant. Il n’y a rien qui me remplit plus de fierté que de voir des jeunes femmes noires qui n’ont pas peur de s’exprimer.