Epiphanie au clair de Lune

Mar 27 2018

Nous poursuivons notre exploration des problématiques liées à l’intersectionnalité. Cette fois, nous accueillons Lionnel Benjamin, trentenaire, antillais, gay qui nous parle avec humour et sincérité des représentations, de fantasmes et d’amour, lorsque l’on est un homme Noir et homosexuel.

 

Préambule qui vient de loin.

Il y a de cela quelques semaines, Emmanuel Macron montait au créneau (j’aime beaucoup cette expression) et se faisait le défenseur d’une morale mise à mal, en dénonçant les méfaits du porno, notamment sur le jeune public. Ce retour en force d’une rhétorique à charge contre la pornographie, établie à la faveur de l’essors des mouvements « #balancetonporc » et « #metoo » résonnait à mes oreilles comme un écho des débats sociétaux de la fin des années 90 où l’on rendait le porno responsable des faits divers scabreux et glauques de l’époque. Le terme virevoltait autour des mots « tournantes », «violence sexuelle» et «comportement mimétique ».

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Dans son intervention, E.Macron fustigeait «un genre qui fait de la femme un objet d’humiliation » . Cette querelle – car querelle il y eut ,bien entendu, Manuel Ferrara, acteur x aux mensurations et à l’endurance olympiques ( sisi, tu connais, fais pas genre) s’étant empressé de rejeter en bloc cette accusation. Cette querelle donc, me fit réfléchir à une question sans cesse chez moi réitérée : jusqu’à quel point la culture, au sens du contenu produit par différentes industries, fait-elle vraiment culture, entendue comme ce cadre référentiel au sein duquel s’établissent nos comportements et nos valeurs ? A quel moment ce que nous réceptionnons en tant que lecteur, spectateur, impacte-t-il nos façons de faire et de percevoir le monde ?

En me posant la question, je me retrouvai face au dilemme de l’œuf et de la poule. Qui des deux arrive en premier ? L’exemple de la pornographie est une illustration parmi tant d’autres de cette difficulté à saisir le degré d’impact d’un élément sur l’autre. En clair : la pratique de la double, le fantasme d’un gang bang au coin du feu, ou d’une faciale haute en couleur, font-ils aujourd’hui partie d’une culture sexuelle largement répandue du fait de l’influence de la pornographie, ou ces représentations portées à l’écran ne font-elles qu’illustrer des pratiques déjà bien ancrées dans les habitudes ? Je ne sais pas pour vous, mais s’il me semble que la réponse va de soi dans la culture hétérosexuelle, où le cinéma X est avant tout la transposition des fantasmes masculins ; pour moi qui me situe du côté obscur de la force sexuelle (comprendre par là que les filles ce n’est pas mon truc), elle est beaucoup moins simple.

Au risque d’enfoncer une porte déjà grande ouverte (sic), oui, la sexualité gay est… plus active qu’une sexualité hétéro standard. Et il m’a toujours intéressé de savoir d’où venait ce goût bien réel pour certaines pratiques au sein de la communauté homosexuelle. Cette sexualité est-elle « naturellement » plus extravertie, ou est-elle influencée, voire construite, par les fantasmes mis en vidéos dans le porno gay ? Devenons-nous ce que nous voyons, ce que nous lisons ? Jusqu’à quel point la production culturelle façonne -t-elle notre rapport au monde et à nous-même ?

Autre espace, autre temps.

J’ouvre mon compte twitter, et tombe sur ce tweet d’un jeune gay afro-américain, qui expose la réaction outrée d’un internaute, face au message affiché sur le t shirt qu’il porte sur sa photo de profil grindr : « You’ve were brainwashed into thinking European features are the epitome of beauty ». Le message pour provocateur qu’il était, n’en était pas moins pourvu d’une certaine pertinence.

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Flashback, slow motion. 

Je me repasse dans ma tête les histoires d’amour qui m’ont ému, fait vibrer sur grand écran. De « Moulin Rouge ! » à tout dernièrement « Seule la terre » (une histoire d’amour entre deux fermiers dans le fin fond de l’Ecosse rurale). Après avoir vu chacun de ses films, je ressortais de la salle avec cette envie immense de vivre une romance aussi intense que celle que je venais de voir à l’écran… Le romantisme Hollywoodien est la plus grande catastrophe de ma génération.

Pause. 

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Pause sur les visages. Dans ma vision idyllique, celle où je vis un happy ever after avec l’homme de ma vie, le visage de ce dernier est à chaque fois, immanquablement blanc. Ceux de chacun de ces personnages qui m’ont ému, fait pleurer ? Des visages blancs, à chaque fois. Rien a priori de problématique à cela, si ce n’est qu’en tant que jeune homme noir, arrive un moment où tout un coup je me rends compte être devenu invisible à mes propres yeux. Ce tweet, anodin en apparence avait fonctionné comme un révélateur. Celui de ma propre absence, comprendre celle d’un homme noir, dans mes projections sentimentales. J’en étais arrivé, par absorption d’une culture mainstream à me créer un système de représentation duquel mon semblable était exclu.

Pause.( De nouveau)

Je formule le constat suivant : je suis un homme noir de 31 ans qui aime d’autre hommes. Et tous ceux que j’ai pu jusqu’à présent fantasmer comme potentiels amants ont été des hommes blancs. Je ne parle pas ici d’amants d’un soir, là dessus je serais plutôt united colors of Beneton. Non, je parle d’amant d’une vie. Celui avec qui on s’imagine couler des jours paisibles au bord de l’eau, jusqu’à la fin… C’est un peu une claque dans la gueule. Précisément quand on se targue en son for intérieur d’être un ardent défenseur de ce qu’on définit de façon plus ou moins précise comme « une identité noire ». Ce constat, éventuellement peu problématique pour un homme blanc homosexuel, l’était pour moi. Il l’était car il ne provenait pas d’un choix délibéré de ma part, qui avaliserait une préférence observée de façon empirique. Non, cette représentation de mon futur cher et tendre était une représentation par défaut. Doublement. Par défaut, car aussi loin que je puisse remonter, les histoires d’amour que j’ai pu voir ou lire, ne mettaient en scène que des personnages blancs, dont la couleur de peau, était, telles les paramètres standardisés d’un nouveau portable, la couleur « par défaut ». La couleur du « c’est très bien comme ça, ça arrange tout le monde et ça fonctionne très bien ». Par défaut encore, car cette représentation est celle que j’avais à défaut, précisément ,d’avoir d’autres images. Je n’ai aucun souvenir d’histoire d’amour – entre deux hommes, deux femmes, un homme et une femme- entre personnages noirs parmi les œuvres qui m’ont marqué.

La culture finit toujours par faire culture. Elle finit toujours, par la répétition d’un modèle, par s’inscrire dans nos propres représentations et notre système de valeurs.

Que je m’imagine finir le reste de mes jours avec un homme blanc n’est pas, une fois encore, problématique. Que je ne possède dans mon champ de représentations aucune hypothèse dans laquelle cet homme parfait est noir, c’est à dire me ressemble, est problématique. Problématique en ce sens que se retrouve exclu de ce champ une personne à mon image. Cette exclusion inconsciente est pour moi l’origine ( pas seulement elle, mais cela serai l’objet d’un autre article) du rejet dont est victime un grand nombre de jeunes noirs par leurs semblables au sein même de la communauté homosexuelle. Le déficit de représentation n’induit pas uniquement une standardisation des canons du partenaire idéal : elle crée une difficulté pour les minorités à se valoriser comme dignes d’amour.

« Coupez ! ». Reprise.

Ces interrogations qui sont miennes,m’ont amené à trouver et lire un article, publié sur Vice par un certain de Jeremy O, Harris et que je vous invite à parcourir. Dans ce papier intitulé «Décoloniser mon désir», Harris, questionne lui aussi, avec diverses nuances et quelques problématiques annexes, cette place de l’homme blanc comme canon de beauté universel, unique prétendant au titre d’objet désirable, dans les représentations présentes dans la communauté homosexuelle. Surtout, il pose la question de comment redessiner ses propres modèles. Comment, au final, s’affranchir d’une culture, de schémas de pensées et de créations artistiques, incapables de penser les minorités en terme autres qu’exotiques. Comme Harris, je me suis questionné, me suis senti coupable d’une forme d’auto-détestation inconsciente. Mais le travail à accomplir est encore long. Les images ont plus de force que ce qu’on leur accorde. Elle sont capables de transformer la vision du monde. Les récits sont plus signifiants qu’on ne le croit. Aussi attends-je avec impatience de pouvoir vibrer au rythme de la passion entre deux hommes noirs sur grand écran ( et ne me parler pas de Moonlight. Le type n’a fait qu’effleurer le sujet). Et ce pas simplement parce qu’une telle histoire permettrait de mettre en lumière un champ de possibles encore trop ignoré, mais parce qu’elle contribuerait également à reformarter une construction culturelle : celle offrant à l’homme blanc le monopole de la douceur et de la tendresse.

Pause. Avance rapide. Car nous avons au sein même de la communauté noire, et de la culture (encore elle) noire comme accordé l’exclusivité de ces qualités au blanc. La faute à une histoire trop lourde, qui a adressé l’injonction suivante à l’homme noir : sois fort, sois grand, sois synonyme d’une virilité fantasmée. Posture qui s’opposerait au sentimentalisme supposé de la figure masculine blanche . A ce titre ,je vous invite à lire sur cette virilité toxique l’article d’un certain William Cooper, publié là encore sur Vice, et d’une grande pertinence, intitulé «Black Boys Don’t Cry». Et sur la perception et la représentation de la masculinité noire dans les inconscients populaires , l’article du New York Times, sobrement intitulé : « Why Pop Culture Just Can’t Deal With Black Male Sexuality ».

Travelling avant. Musique de fin.

A bien y regarder, nous sommes le produit de nos histoires. La culture, nos cultures ne sont jamais que la somme de ces récits : ceux que nous transmettons, ceux que nous recevons, par des biais variés. Il y a une histoire qui n’a pas encore été racontée, sans pour autant que cela signifie qu’elle n’existe pas. Non, il nous faut juste la raconter. Et cette histoire, c’est celle selon laquelle un homme noir peut être le compagnon d’un autre homme noir ; celle selon laquelle un homme noir n’a pas à cacher ses émotions et à « se la jouer » comme un dur. C’est une histoire que certains et certaines ne voudront certainement pas entendre, mais c’est une histoire vraie.

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