#metoo, Master of All?

Difficile d’être un homme en ce moment. D’aucuns craindraient l’hystérisation du « débat », la délation ou tout simplement la ruine. A #metoo, répondirent « pas moi » ou « pas tous les hommes » ; et quand bien même la libération de la parole de millions de femmes à travers le monde, le spotlight est resté braqué sur les célébrités et autres personnalités qui faisaient déjà la une de nos newsfeeds avec peut-être l’avantage d’une dénomination plus claire du problème qui occupe les esprits : le viol, les agressions sexuelles, la coercition par un homme, figure d’autorité, et puis surtout l’impunité de ces crimes. Une image somme toute assez nette… manichéenne, permettant pour un temps de choisir le camp du « bien » sans trop se remuer les méninges. L’affaire Aziz Ansari arrive juste à temps pour finir de flouter la compréhension déjà vaseuse de ce qu’est le consentement.

Le 13 janvier dernier, le site Babe dot net publie un compte-rendu des « mésaventures » de Grace (nom changé afin de préserver l’anonymat de la narratrice) avec la star de Master of None.

Aziz Ansari s’est positivement fait remarquer ces dernières années – pur produit du multiculturalisme à l’américaine, c’est un millennial d’origine sub-asiatique qui a su trouver sa place dans le tout Hollywood, notamment au travers de sa série à succès, Master of None. Surtout, Ansari est un féministe autoproclamé qui aime faire des relations hommes/femmes le centre de ses productions et qui a même écrit un livre – Modern Romance: An Investigation – traitant du sujet. Ansari est le nouveau boy-next-door jouant savamment de son image inoffensive et drôle et c’est à la fois un self-made man dans la plus pure tradition Américaine.

De Grace, on ne sait pas grand-chose sinon qu’elle est photographe, mais c’est le récit clinique et glaçant qu’elle fait de sa rencontre avec Ansari qui vient pulvériser l’image que s’est construite l’artiste et avec celle-ci, l’image que l’Amérique s’est faite de lui. On reprochera d’ailleurs à Babe un certain cynisme, plus grave encore, de faire perdre son focus à #metoo pour ce qui s’apparenterait au mieux à une retranscription sulfureuse d’un rendez-vous décevant, au pire la plume vengeresse d’une fan désappointée.

Mais voilà, la machine s’est emballée : leçon de morale après leçon de morale, le récit de Grace n’est devenu qu’une tentative vaine de créer le buzz, de profiter de l’attention et du prétendu pouvoir qu’auraient les femmes de nuire aux hommes qui les auraient abusées.

Un peu de distance suffirait à faire remarquer qu’Ansari est bien loin d’être au fond du trou, que les Winstein et Spacey de ce monde se contentent juste de faire profil bas alors qu’Allen jouit encore pleinement de ses passe-droits.
Alors pourquoi cette histoire nous hérisse-t-elle autant ?   

Pourquoi Grace cristallise-t-elle autant de colère et de mépris ?

Comme bien souvent lorsqu’une femme ose faire part d’une possible « mésaventure » d’ordre sexuel, son récit est haché menu, disséqué, analysé afin de prouver qu’elle ment – coupable jusqu’à preuve du contraire. Alors bien sûr, dans un contexte aussi pesant que celui de #metoo, il n’est pas étonnant que son histoire soit observée à la loupe ; et l’on pourrait relever plusieurs points de tension :

1.      Quelle crédibilité accorder à Babe ?
Les révélations qui ont mis à nu Weinstein et tous les autres sont le fruit de mois, voire d’années d’enquête minutieuse menée par des équipes de choc au sein de rédactions de prestige comme le New York Times ou le New Yorker qui n’ont plus à faire leurs preuves.

En face, Babe n’est qu’un pure player obscure[1] cultivant une image sulfureuse sous couvert de féminisme (?), de girl power, ou d’un quelconque [insérer un concept fumeux] positivity comme les millennials en ont le secret. Que Babe publie un article à charge à l’encontre du quasi petit fiancé de l’Amérique fleure plus comme un coup de pub savamment concocté que comme du grand journalisme d’investigation. Il serait bien aisé de remettre en doute les procédés de vérification et de validation d’un média qui a clairement fait du click bait son modèle de financement.

 

2.     Ce n’est pas (aus)si important
Face aux accusations portées à l’encontre de Winstein ou Spacey – coupables de harcèlement sexuel et/ou de viol répétés au cours des dernières décennies, il est certain qu’une seule « mauvaise » soirée en compagnie d’Aziz Ansari parait bien inoffensive.

D’ailleurs Grace n’accuse pas l’acteur directement – l’article est intitulé : « I went on a date with Aziz Ansari. It turned into the worst night of my life » comme des centaines d’articles à sensation parus avant lui dans des magazines people que tout le monde prétend ne pas lire. Alors est-ce qu’elle n’en ferait pas un peu trop ?

Ne ferait-on pas quelque part le procès de la banalité de cet incident, comme s’il n’était pas suffisamment extraordinaire pour qu’on y prête attention.

3.      Grace est anonyme
A l’heure d’Internet et de ses légions de trolls sans visage, l’anonymat est vu d’un très mauvais œil – ce serait faire acte de lâcheté que de se cacher derrière un pseudonyme, une exacerbation de la veulerie d’une attaque déjà considérée comme profondément injuste.

Pire encore, l’anonymat empêcherait de ressentir de la sympathie pour quelqu’un dont on ne sait rien sinon qu’elle partage la même passion de la photographie argentique qu’Ansari. Impossible donc de se mettre à sa place ou de se reconnaître en elle. Les victimes d’agressions sexuelles sont déjà rendues responsables de leur malheur alors que l’on connaît leur identité. Imaginez lorsqu’elles témoignent face cachée ?

4.      Le cliché de la victime
A tout cela s’ajoute le fait que Grace ne soit pas une victime « pure ». Elle n’est ni la damoiselle en détresse, ni la jeune femme sans défense que l’on aime à s’imaginer dans ces situations, et c’est bien là tout le problème. Dès qu’une femme n’est pas dans une position évidente de faiblesse, il devient clair que si elle a su s’attirer des problèmes toute seule, elle devrait aussi pouvoir s’en dépatouiller ou en assumer les conséquences quelles qu’elles puissent être.

Plus désolant s’il était possible, Grace apparait comme une gold digger tentant de profiter de la gloire d’Ansari, une pseudo starlette en mal de célébrité. Aux oreilles de beaucoup son récit résonne comme un échange quasi marchant : l’attention d’Ansari contre du sexe. Quand bien même, n’aurait-elle pas eu le droit de changer d’avis une fois sur place ? ou d’attendre d’Ansari qu’il la traite simplement comme un être humain ?

5.      L’indécence du détail
Le compte rendu de Babe dot net revient en grands détails sur cette fameuse rencontre – des détails donnés froidement à vous en rendre malade justement parce que jamais romancés. Le cerveau humain est toujours en recherche d’une échappatoire à ce qu’il a du mal à traiter. La romancisation des faits ouvre à l’interprétation et permet de tirer ses propres conclusions ou de s’identifier aux personnages. Ici, ce travail est impossible rendant l’empathie inconcevable. L’on est forcé de faire face aux événements tels que décrits.

6.      Le public aime Aziz Ansari
C’est aussi simple que ça et ce récit vient à l’encontre de tout ce que l’on aimerait penser de lui. Il n’aurait pas tant les pieds sur terre que cela, ne serait pas si accessible (il la rejette une première fois avant d’accepter d’échanger leurs numéros de téléphone), il fait partie du cercle des puissants – il habite maintenant à TriBeCa.

Même la mention de Taylor Swift n’est pas anodine. La chanteuse de Reputation est aussi WASP que l’on puisse être et est particulièrement connue pour sa sournoiserie (son dernier album est une ode à sa personnalité serpentine). Ansari serait coupable de la même sournoiserie par simple association (il veut que leur rencontre reste secrète, lui demandant d’user du pseudonyme « Essence » pour lui appeler un taxi).

Ansari appartient aussi à une double minorité – d’origine Indienne et musulman – son profil ne court certainement pas les rues d’Hollywood. Des éléments qui feront les minorités le soutenir mordicus comme elles l’ont fait avant avec Cosby, R. Kelly ou O.J. avant lui. Il fait partie des minorités modèles – celles qui ont réussi à s’intégrer. Personne n’a intérêt à voir cette image voler en éclats pour une soirée somme toute sans importance.


Tout cela fait-il d’Ansari la vraie victime de cette affaire ?

Quoi que l’on veuille reprocher à Grace, l’attitude d’Ansari n’en est pas moins déplorable. Au contraire, elle est tout particulièrement significative : elle est l’expression d’un désir d’obtenir coûte que coûte ce qu’il pense lui être déjà acquis.

Cela se traduit par :

Sa précipitation. Ansari expédie leur dîner afin de rentrer au plus vite chez lui. Dès le pas de la porte passé, il l’invite à s’asseoir sur le comptoir de la cuisine où il la déshabille presque immédiatement pour lui faire un cunnilingus.
Son manque d’écoute. A plusieurs reprises, Grace manifeste son inconfort ou son désir de ralentir – verbalement et non verbalement. Ansari feint de l’écouter, calmant le jeu à chaque fois l’affaire de quelques minutes avant de se remettre à insister lourdement.
Son agressivité. Alors même que Grace lui a fait part de son besoin de douceur, Ansari continue pourtant de lui mettre les doigts dans la bouche dans le but d’essayer de la pénétrer digitalement. Symboliquement fort, c’est comme s’il cherchait son silence.
Il l’invite aussi à boire à plusieurs reprises, ce qui n’est pas non plus bénin.

Il ne s’agit que d’un avis personnel, mais je doute que la majorité des femmes imagine leur première fois avec un homme qu’elles viennent de rencontrer se dérouler à la façon d’un film X – à moins que ce soit là le but.

« Pourquoi n’a-t-elle tout simplement pas dit non ? »

L’inévitable question. C’est bien ce qu’on nous apprend : dire « NON ! » fermement, se débattre, crier s’il le faut. Pourtant les femmes imposent rarement un « non » à leurs partenaires. A la place, elles diront :
« Attends… »
« Ralentis… »
« Je ne suis pas à l’aise… »
« Je n’aime pas trop ça… »
Ou elles resteront silencieuses et immobiles en attendant que ça passe ou en espérant que leur partenaire daigne comprendre. Mais jamais un « non » franc.

Les hommes n’aiment pas s’entendre dire « non »

« Non » est pour eux l’occasion d’insister, souvent avec une escalade dans la violence. Pour une femme, « non » équivaut à prendre le risque de précipiter ce qui pourrait rapidement devenir un viol.

Alors demandera-t-on encore :
« Pourquoi aller chez quelqu’un qu’on ne connait pas ? » en omettant gracieusement que des agressions sexuelles/viols sont majoritairement commis par des proches.
« Elle devait bien savoir ce qu’il attendait d’elle, non ? » en prenant bien soin de repousser l’idée qu’elle puisse peut-être vouloir autre chose, elle.
« Pourquoi avoir accepté de lui faire une fellation ? » en ignorant volontiers que les femmes cèdent souvent à la pression de leurs partenaires en espérant la paix ou pour faire plaisir.      
« Pourquoi ne pas être partie plus tôt ? » en ne se doutant pas que même ça relève d’une fine négociation afin de ne pas brusquer les sentiments de son partenaire toujours dans le but de ne pas provoquer de réactions violentes. Ou tout simplement, peut-être qu’elle espérait qu’il l’écoute et change d’attitude…

N’est-ce pas naturel de s’attendre à ce que la personne avec qui vous passez un bon moment vous respecte suffisamment pour ne pas vous traiter comme un simple morceau de viande ? Il semblerait que non.

Et si on changeait de focus ?

Au lieu de blâmer les victimes, peut-être faudrait-il jeter un œil aux fondations du problème.

Les hommes seraient dans l’incapacité d’apprécier et d’interpréter correctement les signaux lancés par les femmes. Le patriarcat affecte particulièrement les femmes en ne leur permettant pas de réellement prendre en main leur sexualité, mais les hommes ne sont pas non plus éduqués à prendre en compte des besoins de leurs partenaires.

« Doesn’t look like you hate me. »

Une étude menée à l’Université de Binghamton à New York en novembre dernier démontre que pour les hommes, simple attirance vaudrait pour consentement. L’étude mettrait aussi en cause « l’effet de précédence » où lorsqu’une femme consentirait à une relation une fois, elle consentirait à toutes les fois suivantes…

Séduire c’est chasser : « un non est un oui en devenir ». Parce que les femmes ne sont pas censées s’exprimer de peur de nuire à leur image, il est du devoir de l’homme de la pourchasser jusqu’à ce qu’elle cède, même quand elle n’en a pas vraiment envie. Et c’est ce modèle que l’on reproduit à l’infini. L’initiation d’une relation est conditionnelle au désir de l’homme. Mais quand la situation est inversée, la femme est représentée comme une tentatrice diabolique qui finit souvent mal, seule, abandonnée de tous.

« Doesn’t look like you hate me. » Ansari à Grace alors qu’il l’attire sur son canapé après lui avoir demandé une fellation. Quelques minutes auparavant, Grace lui avait demandé de lui accorder un peu de temps. Alors parce qu’elle reste là, pour Ansari, Grace acquiesce tacitement à tout ce qu’il voudrait bien lui faire… parce qu’après tout, tant qu’elle ne s’en va pas, c’est qu’elle le veut bien – « le » étant un rapport sexuel.

Dès lors, hommes et femmes partagent une communication biaisée que les hommes ne cherchent pas non plus à établir parce que dans leur bon droit. N’ont-ils pas des pulsions irrésistiblement supérieures à celles des femmes ?

En réalité, la zone grise n’existe pas.

C’est parce que tant d’hommes se sont reconnus dans l’attitude d’Ansari qu’il y a eu un tel mouvement de recul – une façon de plaider la jurisprudence de la « zone grise » et du plus grand nombre : « Mais non, ce n’est pas grave, ça arrive tout le temps. C’est même plutôt normal. » Et l’on peut comprendre le tollé. Qui aurait envie de se réveiller un matin et de se voir dire que l’on est un salaud ?

Peut-être malgré elle, Grace est devenue une sorte de catalyseur, pourtant son message aussi dérangeant soit-il, fait partie intégrante du moment #metoo. Et si de moment l’on veut passer à mouvement, il est capital de l’entendre justement parce qu’il interroge les fondamentaux des interactions hommes/femmes ; il discute la refonte de principes millénaires.

En réalité, la zone grise n’existe pas. Ce n’est qu’un mythe servant à se rassurer lorsque l’on navigue en eaux troubles. Il y a consentement ou il n’y a pas. Reste à savoir si l’on est prêt à entendre cela.    
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