Puisqu'elles jouissent

Jan 13 2018

L’affaire Weinstein et la libération de la parole qui en a découlé (#metoo et autres #balancetonporc) n’en finissent pas d’occuper l’actualité et les débats dans les médias et sur les réseaux sociaux. Dernier seau d’huile sur le feu, la tribune signée entre autres par Catherine Millet, Elisabeth Levy, Brigitte Lahaie et… Catherine Deneuve. S’il y avait un doute sur la qualité du propos, je tiens à préciser que Christine Boutin et Nadine Morano soutiennent le contenu de cette tribune. Dis-moi qui te soutient, je te dirai si tu racontes de la merde.

Pas mal de dérapages ont suivi, parmi lesquels Catherine Millet qui, je cite : « regrette beaucoup de ne pas avoir été violée, parce qu’(elle) pourrait témoigner que du viol, on s’en sort » et Brigitte Lahaie, magnifique d’indécence, qui croit nécessaire de préciser lors d’un débat sur BFM TV, à Caroline de Haas (elle-même victime de viol) que l’on peut jouir lors d’un viol. #malaise


Dans le plus grand des calmes.

J’avais préféré jusque là ne pas m’exprimer dans mes chroniques sur le sujet, estimant qu’il n’était pas à moi, en tant qu’homme de prendre la parole. Nobody likes Mansplaining. Mais voilà, j’ai fait l’erreur de poster sur mon Facebook ce que je pensais.

Et ne voilà-t-il pas qu’un de mes contacts, macroniste en plus, non content de m’expliquer d’abord qu’il y a aussi des hommes qui se font harceler par des femmes, me sort une étude sur le plaisir sexuel que pourraient ressentir les femmes lorsqu’elles se font violer. Alors oui, c’est vrai que l’étude commence par expliquer qu’il s’agit d’un phénomène mécanique qui n’a rien à voir avec une volonté de la victime de prendre du bon temps pendant qu’elle se fait agresser. Mais voilà, that’s not the point.

Je me retrouve donc un vendredi soir, sur ma terrasse à écrire cette chronique en réponse à ses propos.  Ce moment samsplaining t’est offert par mon contact L. L. tu voulais que je te réponde, cette chronique t’es dédiée.

La culture du viol : quelques points de rappel

Confirmer ou contester l’étude mentionnée qui semblerait appuyer finalement le propos de Lahaie ne sert à rien. Que certaines femmes puissent éprouver une réaction biologique assimilable à l’orgasme pendant un viol n’est pas la question. Discuter du pourcentage de ces femmes n’est pas non plus la question. Même ! Discuter de la définition de l’orgasme, de la jouissance, et faire la distinction entre un plaisir sollicité et consenti et une réaction biologique du corps suite à une action extérieure, non consentie — chose qui serait utile d’ailleurs pour éclairer le propos de Lahaie et les arguments de L. — n’est toujours pas le problème. Pas plus que de souligner que toutes les victimes de viol et/ou de harcèlement sexuel ne sont pas des femmes.

La question est de comprendre la pensée derrière cet argument fallacieux.

Rappelons d’abord quelques faits simples :

  • Il se commet 685 viols par jour, soit 250 000 viols (déclarés) chaque année dans le monde dont 84 767 aux Etats-Unis, 66 196 en Afrique du Sud et 22 172 en Inde.
  • 70% des femmes dans le monde sont victimes de violences au cours de leur vie. Parmi elles, 68% au moins un viol.
  • Chaque heure en France, près de 9 personnes sont violées, soit 206 viols par jour. Le nombre de viols serait de 75 000 par an en France, dont seulement 12 768 déclarés. Il y aurait chaque année 198 000 tentatives de viol en France.
  • En France, 96% des auteurs de viols sont des hommes, 91% des victimes sont des femmes. En d’autres termes, pour que tu comprennes bien, s’il s’agissait de 1 000 euros à partager entre toi et moi, que je gardais 910 euros et t’en filais 90, je doute fortement que tu acceptes comme valable l’argument du « tu as reçu de l’argent aussi ». En répétant cet exemple avec le harcèlement sexuel, tu ne recevrais que 70 euros. Alors oui il y a des hommes victimes de ces violences et ils méritent tout autant le respect dû aux victimes. Mais voilà, les hommes représentent 9% des victimes et ne sont pas soumis au sexisme systémique.
  • Le concept de devoir conjugal maintenu jusqu’à très récemment, offrait une totale impunité au mari agressant sexuellement sa femme. Le Code Pénal ne reconnaît la possibilité de viol conjugal que depuis la loi du 4 avril 2006, avec l’ajout, sous la pression des jurisprudences internes et internationales à l’article 222-22 du Code Pénal un alinéa 2 précisant que : « le viol et les autres agressions sexuelles sont constitués lorsqu’ils ont été imposés à la victime (…) quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et sa victime, y compris s’ils sont unis par les liens du mariage. Dans ce cas, la présomption de consentement des époux à l’acte sexuel ne vaut que jusqu’à preuve du contraire ».
  • Il a fallu attendre 2010, pour que la référence à la présomption de consentement disparaisse (loi du 9 juillet 2010). L’article 222-22 du Code Pénal prévoit désormais que « le viol et les autres agressions sexuelles sont constitués lorsqu’ils ont été imposés à la victime (…) quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et sa victime, y compris s’ils sont unis par les liens du mariage ». DEUX MILLE DIX putain, pour que l’on reconnaisse aux femmes la possibilité de se défendre juridiquement en cas de viol au sein de leur couple. Ça veut dire que ta mère, ta sœur, ta cousine, ta meilleure amie, ta fille, jusque là, pouvaient se faire violer dans le lit conjugal et que pour la justice elles étaient consentantes par défaut. Ça veut dire, pour être plus précis, que ta mère, ta soeur, ta cousine, ta meilleure amie, ta fille, jusque là, étaient dans les faits considérées comme étant à la disposition sexuelle de leur conjoint. Et si tu me ressors l’argument du « ouais mais y’a des hommes aussi violés » je te demande de bien réfléchir et de penser à tes 70 ou 90 euros.



Mais certes, il est Ô combien important de savoir que certaines d’entres elles ont ressenti ce que je qualifierais d’orgasme mécanique.

La culture du viol en question, c’est cette idée que d’une façon ou d’une autre les femmes sont responsables de leur viol. Elle est définie par ces quatre phénomènes :

  • Négation et minimisation du viol
  • Négation du non-consentement
  • Blâme de la victime
  • Obstacles à la dénonciation d’un viol

En d’autres termes, ça va du « mais non, c’est pas si grave » à la loi du silence par la honte ou la pression sociale, en passant par le « elle l’avait bien cherché, tu as vu comment elle s’habille » ou le « je suis sûr qu’elle a aimé », « elle ne demandait que ça » ou encore « elle a joui ». C’est considérer que les femmes sont des objets sexuels à disposition des hommes. C’est supprimer leur conscience, leur libre arbitre. Plus que les infantiliser, c’est les réifier et les assigner presque par essence à la satisfaction des besoins sexuels des hommes. Le phénomène est mondial, répandu dans à peu près toutes les cultures au point de devenir une norme, un système. A la manière du racisme, c’est un phénomène systémique qui se greffe sur des représentations alimentées à tous les niveaux de la société : les institutions (2010 la mise à jour du code pénal, putain !), la publicité, la musique, le cinéma et autres produits culturels, au travail, dans la religion, dans le cercle familial, etc.

La culture du viol dans la mode.

C’est pas juste un truc de social justice warrior. Il y aurait encore beaucoup à dire sur la culture du viol, mais ce n’est pas l’objet de cette chronique, alors je t’invite à faire tes propres recherches.

Mais pourquoi je te prends la tête avec ces chiffres et cette histoire de culture du viol ?

Les mots ont un sens et des conséquences.

Je pourrais faire du studies dropping (c’est comme le name dropping, mais avec des études à tout-va pour étayer son argumentation ), mais ça serait fastidieux pour moi, rébarbatif pour toi, mais surtout il est tard et je fatigue. Je vais donc te faire la version courte. Le langage, les mots que l’on emploie, définissent les choses qui nous entourent. Nous définissons la réalité par ces mots, auxquels sont rattachées des représentations, des définitions, qui peuvent être péjoratives ou mélioratives. Pour faire simple c’est la différence entre « une balayeuse » et une « technicienne de surface ». Les mots que l’on associe aux choses qui nous entourent ne sont pas anodins et leur choix influe sur notre perception du monde.

Je vous invite, L. et vous autres lecteurs à approfondir le sujet, notamment en vous renseignant sur le travail du linguiste Noam Chomsky sur le travail de Bourdieu (en particulier Langage et pouvoir symbolique), sur la Novlangue de 1984 et sur les recherches en psycholinguistique.

Le Larousse définit le mot « jouir » comme suit :

  • Tirer un plaisir, un agrément, une satisfaction de la possession ou de la disposition de quelque chose.
  • Avoir la possession d’un bien, le bénéfice d’un avantage matériel ou moral.
  • Présenter telle caractéristique considérée comme avantageuse, favorable.

Clairement, le mot « jouir » est associé à des représentations positives, mélioratives. Tu vois où je veux en venir ? Lorsque Lahaie déclare que les femmes peuvent jouir durant un viol, elle introduit insidieusement un outcome positif, un caractère mélioratif dans le viol. Elle introduit la possibilité que finalement, s’il y a du plaisir à en tirer, c’est pas si grave. Pourquoi c’est dérangeant ? C’est le moment où les questions de culture du viol et de phénomène systémiques interviennent. Dans un monde où 623 femmes (en moyenne) sont violées par jour(à nouveau, on parle de viols déclarés !), où la culture du viol est omniprésente et où même les institutions d’un pays comme la France ont attendu 2010 pour sortir la présomption de consentement du Code Pénal, ramener sa fraise, la bouche en cœur et sortir que les femmes peuvent jouir lors d’un viol, c’est tout simplement irresponsable. C’est participer à cette culture du viol en atténuant le traumatisme, c’est finalement dire que c’est pas si grave puisqu’elles y prennent du plaisir. On s’en fout en fait que cela soit vrai ou faux. C’est tout simplement contre-productif dans un débat pareil. Comment changer un comportement aussi ancré dans nos mœurs, comment susciter le dégoût et la répulsion que doivent engendrer de tels actes en les associant à une idée de plaisir ?

Si tu voulais des arguments intéressants…

La société est complexe, tout n’est pas tout noir ni tout blanc. Enfin ça c’était avant. Les réseaux sociaux ont polarisé les discussions. Le mouvement #metoo, comme le #balancetonporc ne sont pas exempts de critiques. Sans remettre en question cette libération de la parole des femmes sur les agressions qu’elles subissent au quotidien, tu aurais pu t’interroger sur cette polarisation qui efface toute nuance et nuit finalement à la discussion et à la pédagogie. Mais là encore, comment vraiment reprocher à une cocotte sous pression et hermétiquement fermée d’exploser dans tous les sens au lieu de laisser filtrer doucement sa pression ? En d’autres termes, comment reprocher à toutes ces femmes qui s’affranchissent enfin de la pression sociale et du système d’exploser de colère, quand comme me l’a rappelé une amie récemment « ça fait des décennies qu’on essaie la pédagogie » ? Combien de systèmes, de régimes, d’injustices a-t-on renversé sans révolution, sans éclats, sans violence symbolique ou physique ? Et non, l’argument du « les femmes contre les hommes » ne tiendra pas tant qu’elles n’auront pas commencer à nous trucider façon amazones dans les rues. Elles en ont juste ras-le-bol.

Tu aurais pu aussi interroger l’argument « féministe » : « les femmes ne sont pas des victimes et les signataires de cette tribune refusent de se définir comme telles ». C’est vrai qu’à l’instar de la question du racisme, beaucoup voient dans cette position une forme d’empowerment, de refus du statut de faiblesse qui leur a été assigné. A ceci près qu’en ce qui me concerne, je suis toujours circonspect quand il s’agit de s’affranchir de la domination en épousant les codes du groupe dominant. Par ailleurs, dans un système où la norme dominante reste le sexisme généralisé, j’ai du mal à concevoir comment on ne l’alimenterait pas en reprenant à son compte les codes qui nous sont imposés ? C’est comme un non-Blanc qui ferait des blagues racistes sur les non-Blancs, devant un public de Blancs. L’usage de clichés, même sous la forme de l’humour, renforce au final les représentations existantes : « si eux-mêmes le disent, il doit y avoir du vrai là dedans » (je simplifie un peu, mais tu as l’idée).

Enfin, tu aurais pu souligner que l’on parle des femmes, d’un côté comme de l’autre, comme s’il s’agissait d’un groupe homogène ayant exactement les mêmes expériences, exactement le même parcours, les mêmes origines ethniques, les mêmes influences culturelles et/ou religieuses. Tu aurais pu demander si les réactions à #metoo et à la tribune, de part et d’autres n’étaient pas excessives ? Effaçant de fait la pluralité des discours et des expériences. Qu’à certains excès de #balancetonporc, les auteures de la tribune ont répondu par d’autres excès. Tu aurais pu poser le débat sur l’impossibilité de communiquer sereinement dans une société devenue plus que jamais celle du buzz, de l’outrance, de l’exagération, du spectacle. Plutôt que de me casser les couilles pendant mes vacances avec ton étude sur la jouissance des femmes violées.

Post scriptum et pour info :

 


Ce compteur affiche le nombre de femmes violées dans le monde depuis le 1er Janvier 2018 et pendant que lisais cet article. Mais on s’en fout, puisqu’elles jouissent.

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