Blackface, ou l’échec de l’antiracisme en France

Note de la rédaction :
Dans « le Quart d’heure de l’invité » nous recevons le temps d’un billet, des auteurs ou des personnes répondant à l’urgence rédactionnelle d’exposer leur opinion. Nous ne les partagerons pas toujours, elles donneront parfois lieu à des articles pour poursuivre le débat, mais nous leur accorderons le quart d’heure de réflexion nécessaire. A la suite de la polémique sur le Blackface de Griezmann et le débat “Blackface et masques Blancs”  sur le sujet organisé par le KARRDR et le Brain Bar, Cyril.N a souhaité intervenir et donner sa lecture de la situation.

Nègre malgré tout

Gare de Lille Europe. Une dame peinant à embarquer sa lourde valise sur l’escalator, bouche littéralement l’accès à celui-ci. Un jeune homme, visiblement bien trop occupé à texter, l’enjambe littéralement, abandonnant cette dernière à une besogne jusqu’ici insoluble. Bien éduqué par Suzette ( Maman je t’aime) je m’empresse de lui porter assistance et l’aide à s’acheminer vers le quai. Durant les 15 secondes passées sur l’escalator en compagnie de cette chouette dame, c’est avec surprise et consternation que je me pris un violent negro wake up call, quand celle-ci déclara: «Vous savez, en France, on dit que le problème ce sont les étrangers, mais regardez qui vient m’aider? C’est vous». Passer de héros du train-train quotidien à Français de second rang (voire pas Français du tout) en une fraction de seconde est une expérience spectaculaire que je ne souhaite à personne. Cette pauvre dame, pensait rendre hommage à la figure de l’immigré, du non blanc ou  «non-souchien» comme l’a si bien rappelé un Finkielkraut rabougri de ne pas avoir vu suffisamment de basanés rendre hommage à Johnny. Certainement animée de bons sentiments, cette femme que je venais pourtant de soulager de sa corvée n’avait trouvé d’autres moyens de me rendre grâce, que celui de me dissocier de la communauté nationale et laisser entendre combien mon altruisme devait être érigé en exemple pour les «vrais» Français.
Je vivais là un énième épisode de racisme ordinaire, qui n’est pas sans rappeler la polémique suscitée par la Blackface du footballeur français, Antoine Griezmann.

La polémique Griezmann ou l’échec de l’antiracisme en France

Dans le cadre d’une soirée consacrée aux années 1980s, Antoine Griezmann publie une photo de lui,  grimé de noir, perruque afro collée au scalp. Fan avéré de NBA, le petit Antoine souhaitait rendre hommage aux Harlem Globe Trotters, l’équipe d’exhibition se produisant aujourd’hui dans le monde entier, et dont les origines remontent aux années 1920s,  période à laquelle les joueurs de couleur se voyaient refuser l’accès aux ligues majeurs du pays.

Je m’imagine le petit Antoine, bien plus au fait du divertissement offert par cette troupe que du contexte historique menant à sa création, monter dans sa chambre et tomber nez à nez avec la boite à souvenir de son père remplie de précieuses reliques des années 80, âge d’or de l’antiracisme. C’est avec un enthousiasme débordant qu’il chassait la perle rare parmi les VHS de Michel Leeb et les quelques compilations des plus grands tubes de l’époque, parmi lesquels figuraient l’illustre «Babacar où es-tu» de France Gaal, le très perturbant « Ya des Papous» de Marine Dauphin, «Macumba» de Jean Pierre Mader, et le non moins kiffant «Africa» du groupe Toto. Car oui, le petit Antoine n’est que le digne héritier de cette génération de soixanthuitards qui, animée des sentiments les plus justes, s’est saisie de la lutte antiraciste et s’est rangée derrière la noble cause de l’«autre». Et qui de plus qualifié et plus visible que l’homme Noir pour définir cet « autre» dans l’imaginaire d’une génération désireuse de se dissocier du lourd tribut colonial payé par ces anciens sujets désormais promus au rang de concitoyens. Le jour, elle distribuait des tracts « touche pas à mon pote » et le soir, elle refaisait le monde à la sortie des concerts de Daniel Balavoine, figure emblématique antiréac de l’époque. Bien décidée à provoquer les fachos et conservateurs d’antan, cette génération s’évertuait à mettre en échec toutes les insultes usuelles et particulièrement dénigrantes dont faisaient l’objet les gens de couleurs. Dans leur bouche l’homme Noir devenait cool; stylé; doté d’une joie de vivre communicative; il avait le rythme dans la peau et se révélait être un amant d’exception. Ce dont ils ne se doutaient pas, c’est qu’ils étaient eux-même les porteurs d’un biais racial dont nous percevons les réminiscences aujourd’hui. Si celui-ci est sans commune mesure avec les traits nauséabonds que la France d’après-guerre attribuait aux «autres» et n’érigeait pas l’apartheid ethno-racial comme projet de société, il a prospéré sur le terreau fertile du racisme ordinaire, dont la Blackface d’A. Griezmann n’est qu’une énième manifestation.

En effet le principal écueil dans lequel tombe l’homme Blanc est de considérer qu’il n’y a de racisme celui porté avec l’intention de nuire à autrui. Dans la tête de la majorité écrasante des personnes composant ce pays, le racisme est conçu comme un acte ou un discours aux traits discriminatoires manifestes. Ainsi, le racisme est devenu dans l’inconscient collectif, l’apanage des conservateurs, sectaires, fascisants et autres « vieux cons », dont les comportements et propos outrageux les confinaient, bon gré mal gré, dans une posture xénophobe. Il est dès lors extrêmement difficile d’avoir une discussion raisonnable et raisonnée sur le racisme en France, quand les trois quarts de vos interlocuteurs vous renvoient à votre supposée hystérie, dès lors qu’ils se sont eux-même faits juges du caractère infondé de votre dénonciation. La même horde de personnalités médiatiques qui s’est empressée de défendre A. Griezmann comme un seul homme, symbolise cette violence absolue dont l’homme Blanc a le monopole: s’arroger le droit d’exonérer ses semblables sans accorder le moindre crédit aux dénonciations dont ces derniers ont pu faire l’objet.

Merci bwana de nous avoir autorisé à nous soulager dans les mêmes toilettes que toi.

Do it like Rémi.  

Heureusement, tous ne réagissent pas de la même manière. Prenez l’exemple de Rémi, mon collègue de bureau. Lensois, puis Lillois d’adoption, d’origine franco-polonaise, certains diraient qu’on ne peut pas faire plus « Blanc » que cela. Au lendemain de la polémique Griezmann, et alors que nous refaisions le monde comme chaque matin, c’est avec humilité qu’il reconnaissait ne pas comprendre la polémique Griezmann, et me demandait quelques éclairages.


Je commence par lui expliquer la particularité du racisme ordinaire. Rémi est éduqué. Il a fait de grandes études ; est un socialiste depuis toujours et a même fréquenté la base militante de SOS racisme. Pourtant, selon lui, et à l’image de nombreux «antiracistes», les concepts de racisme et de discrimination ne s’appliquent qu’à des cas au caractère éminemment nuisible et discriminatoire.
Je m’affaire ensuite à lui préciser que le problème qui se pose est celui d’un racisme ordinaire dont la particularité est son caractère insidieux et imperceptible pour toute personne qui n’en est pas victime. Je m’efforce ensuite de lui expliquer que dans l’imaginaire collectif, se grimer de blanc revient à se prêter aux jeux clownesques ou de mimes. En somme, quelque chose suggérant l’amusement de tous, petits et grands. En revanche, se grimer de noir, est un acte chargé historiquement, puisqu’il n’est pas sans rappeler les parades humiliantes auxquelles s’adonnaient les esclavagistes, enthousiastes à l’idée de ‘singer’ leur bétail, et les personnages des non moins célèbres minstrel shows, dont le plus emblématique d’entre eux, Jim Crow, verra son nom associé aux lois ségrégationnistes sévissant aux Etats-Unis jusqu’en 1965.  Dès lors, il ne fut pas très difficile de lui faire saisir qu’il s’agissait là d’une affaire de contexte, pour une minorité dont les jeunes générations prennent leur distance avec les idées de reconnaissance et discrétion vis a vis de la France, posture dans laquelle s’étaient confinés leurs aïeux. Loin s’en faut, elles sont exigeantes et n’entendent pas se taire face à ce racisme ordinaire extrêmement dégradant.

«Il n’y a pas eu de Blackface en France, donc foutez-nous la paix avec vos histoires»

Finalement, ne serais-tu pas inconsciemment en train d’avouer, qu’il existe des citoyens de second rang pour qui le seul moyen de s’indigner à raison, serait d’en négocier les termes avec toi?

L’argument phare de certains membres de la majorité blanche de ce pays consiste à rétorquer que la France s’étant bien gardée de mener un racisme d’état et de moquer les esclaves en se grimant de noir à l’image de ce qui s’est produit aux Etats-Unis, la polémique suscitée par la Blackface d’A. Griezmann n’avait tout simplement pas lieu d’être.

Je leur réponds ceci:

  • Merci bwana de nous avoir autorisé à nous soulager dans les mêmes toilettes que toi.
  • Merci bwana, de nous avoir permis de nous restaurer aux mêmes endroits que toi.
  • Merci bwana de ne pas t’être rendu complice de milices suprémacistes blanches voulant casser du noir à vue.

En effet, tu aurais pu prolonger le délire après 400 ans d’esclavage, mais nous te rendons grâce pour tant d’humanisme et de bonté d’esprit.

Cela étant dit, de tels arguments ne font que souligner la frustration qui est la tienne à l’idée de te voir opposer des limites par la minorité que tu prétends avoir si bien accueillie, couvée et protégée. D’où te vient donc cette schizophrénie consistant à te présenter comme l’apôtre de l’antiracisme tout en exprimant frénétiquement le souhait de pouvoir jouir du droit de te travestir à l’image des minorités visibles de ce pays, au même titre que ton homologue américain d’antan?

Le pacte social du «vivre ensemble» que tu as passé avec ces nouveaux concitoyens comporterait-il une clause soumettant la possibilité pour les «non-souchiens» d’exprimer leur indignation à ton jugement préalable ?

Finalement, ne serais-tu pas inconsciemment en train d’avouer, qu’il existe des citoyens de second rang pour qui le seul moyen de s’indigner à raison, serait d’en négocier les termes avec toi?

Dear white people: cas pratiques de racisme ordinaire

Pour les entêtés, qui ne comprennent toujours pas ce qu’est le racisme ordinaire, voici un petit florilège des meilleurs cas, façon Orelsan.

  1. Ne touchez pas les cheveux de vos camarades noirs (et si vous avez déjà commis l’irréparable, par pitié arrêtez-vous là et n’invitez pas d’autres personnes autour à en faire de même). À ceux qui rétorqueraient que leurs amis de couleurs ne l’ont pas mal pris, votre geste demeure malpoli. L’exposition universelle c’est fini.

SIMPLE.

  1. Ne vous grimez pas de noir. L’Homme noir n’est pas un déguisement.

BASIQUE.

  1. Mesdames, n’abordez pas un homme noir en lui disant «c’est vrai que vous en avez tous une grosse?» Et ne surtout pas insister, même sous le coup de l’alcool, en lui demandant s’il peut vous la montrer ou vous laisser l’empoigner. Vous tomberez probablement sur certains qui se feront une joie de vous en faire la démonstration, mais ce n’est pas une excuse.

SIMPLE.

  1. Ne pas demander à une personne noire si elle connait une autre personne noire, uniquement sur la base de la couleur de peau. Être noir n’est pas un milieu social.

BASIQUE

  1. Eviter toute tentative de comparaison animale vis a vis des personnes noires pour traduire un trait de caractère ou des traits physiques . Exemple: « j’aime trop ta crinière de Lionne» Essayez «j’aime trop ta coupe de cheveux» L’Homme noir n’est pas un animal.

SIMPLE.

 

Cyril.N