Rentrer au pays. Oui. Mais c’est où mon Pays ?

Il y a bientôt presque deux ans, je publiais cet article sur le site Outremer Be You déjà pris dans cette réflexion sur le retour au pays. Nous sommes en décembre 2017 et alors que je m’apprête à passer mon premier noël depuis dix ans en Guadeloupe (Gwada !! pop pop pop ! si si la fanmi, wa konét et autres signes de ninjas de Konoha avec les doigts), je m’aperçois que je n’ai toujours pas vraiment réglé cette question avec moi même. J’ai entre temps rencontré des amis qui ont tenté le coup, certains sont restés, d’autres sont repartis, tous m’ont confirmé que ce n’est pas si facile que ça. Lorsque j’ai abordé l’éventualité d’un retour a kaz, tous m’ont demandé avec une semi inquiétude dans la voix : “Mais tu as un projet ?”. Curieuse impression que rentrer chez soi n’est pas une fin en soit et que les choses (ou moi) n’avons pas tant évolué que ça depuis la première parution de l’article. Donc voilà, je te ressors un vieil article, mis à jour ou augmenté par endroits, mais dont la réflexion me semble toujours pertinente. Bonne lecture.

Les vacances à la maison, sont toujours pleines d’émotions mêlées et très souvent contradictoires. La famille par exemple. Evidemment je suis content de revoir les tontons, les taties, les cousins et tutti quanti…quand ils peuvent se glisser dans le programme.  C’est vrai que je voudrais voir tout le monde, me refaire les journées plage en famille. Ce tonton que nous avons tous, qui une fois deux Bielle dans le gosier faisant chuter le niveau des blagues sous la ceinture alors que Mamie lui fait de gros yeux. Les côtes de porc, les pilons de poulet et les ailes de dindes, les ZèLADIND’ (Oh ! que ce truc me manque des fois) se prélassant sur une grille posée sur quatre parpaings à même le sol. Plus tard, on ferait réchauffer la cocotte de pois rouges sur des braises agonisantes. Les petits qui hijackent la sono et passent les derniers Dance hall sous les yeux effarés des taties qui se demandent à quel moment ça a foiré. Et moi couché sur le sable observant le tout  avec tendresse alors que tous se relaient à coups de « mais va te baigner Sam ». Et moi de répondre systématiquement : « t’inquiète, je suis cool là, ce n’est pas tant le bain qui m’intéresse que sa possibilité. La différence c’est d’avoir le choix », pour le plaisir d’observer les regards perplexes.  Mais tout ça c’était avant.

J’aurais dû savoir que quelque chose avait changé quand j’ai acheté de la crème solaire indice 50

Cette année, ce n’était plus comme avant. C’est vrai que tout le monde était occupé, avec tu sais, ce truc que les vacanciers déposent à la douane : LA VRAIE VIE. C’est vrai aussi que fort des derniers mois à me casser le cul au boulot (et surtout de ce pouvoir d’achat de cadre célibataire sans enfants et trentenaire) je voulais des vacances chill, bodé apiyé, hashtag amizman, leggo, yasala, et autres expressions que j’ai cru retenir de mes conversations avec les djeunes. Je voulais retrouver Ma Guadeloupe, soleil et plage, rhum et bon mangé. Et sans même le réaliser sur le coup, j’ai fais les trucs de touristes, jamais faits jusque là en 20 ans de présence sur l’île, genre visiter le parc floral des Deux Mamelles, de la plongée à Bouillante ou payer 30€ un poisson grillé fade avec son riz mélangé en pâte dans un restaurant pas loin de la place à Port-Louis. Ambiance carte postale et rhum vieux en regardant le soleil se coucher. Des trucs de touristes quoi !

bon j’avoue faire le touriste ça a du bon

Du coup « chez moi » ne serait plus tout à fait chez moi ?

Je ne saurais dire à quel moment le changement s’est opéré, mais au fil du temps, j’ai cessé de rentrer « chez moi » pour petit à petit, partir en vacances aux Antilles (le billet est plus cher que la Thaïlande, mais j’économise sur le logement, la location de voiture, la bouffe… Merci Maman). Au bout d’un certain temps passé ailleurs, on réalise que chez soi n’est plus tout à fait chez soi. Ou plutôt que chez soi ressemble de plus en plus à une image d’Epinal, un souvenir nostalgique et idéalisé qui devient un peu plus lointain à chaque retour, jusqu’à ce qu’il n’ait plus grand-chose à voir avec la réalité. A chaque retour par exemple, j’ai pu constater, non sans une certaine horreur que nombre d’espaces jadis occupés par la nature, sous la forme d’une forêt, d’une mangrove ou d’une maison abandonnée depuis nanni nannan et désormais part intégrale du paysage avaient été remplacés par des grandes surfaces, des zones d’activité, des mini centres commerciaux, des concessionaires et autres autels dédiés au dieu consommation. En même temps, après 13 ans passés dans des grandes villes, moi qui ai souvent déploré le manque de commerces et d’activités quand je rentrais je me trouvais face à une contradiction irréconciliable. J’ai grandi dans une Guadeloupe ou le lolo et autres magasins de quartier au coin de la rue était encore d’actualité, déjà attaqués par les Milenis, Destrelland et autres (je ne suis pas si vieux voyons), mais toujours là. J’ai été au Rex 4 (4e salle d’un ciné qui comptait 4 petites salles pas 10 immenses) à la séance de midi en pleine semaine pour bécoter ma copine du moment et les bokits étaient plus faciles à trouver que les McDo et autre Burger King. Pour 100 balles, ciné + resto = bécots. Et là tu te dis, “qu’est ce qu’il nous fait le Sam ? Un petit trip réac sur l’air de c’était mieux avant ? Avec un sample d’images de la Guadeloupe sorties de Mamito de Christian Lara ?”  Et tu n’aurais pas tout à fait tort. Le truc c’est que les mutliplex, les fast foods, les malls interminables et autres atours de la modernité et de l’ultra libéralisme contemporains, font partie de mon quotidien à Paris ou à Londres. Que dis je ? Si je suis un minimum honnête intellectuellement je dois admettre qu’ils font partie du sex appeal des grandes métropoles. S’ils n’en sont pas les atouts principaux. Qui voudrait se taper le froid, la coloc, les 45h de taff par semaine, le froid, les loyers exorbitants, le froid, le stress, la vie à 100 à l’heure, ce putain de froid, si ce n’est pour avoir la possibilité de commander un uber en rentrant de soirée ciné/resto/tinder, de se faire livrer à peu près tout et n’importe quoi avec Amazon, de faire des restos où la culture de l’autre t’es servie pré-mâchée, uniformisée, essentialisée, exotisée, pour un shot d’évasion d’1h30 pour une quarantaine de pounds (taxes et service non inclus) ? C’est vachement addictif comme style de vie quand on y pense. Tout est à disposition, tout est rapide, tout est facile; ou du moins tout en donne l’illusion. Rentrer au pays ça serait dire adieu à tout ça n’est ce pas ? #Allegedly

Oui je sais, je viens de dire que ça me saoulait un peu de voir tout ça arriver en Guadeloupe aussi. Parce qu’il est là le nœud du problème. Je voudrais rentrer chez moi dans le chez moi d’avant, de quand j’avais 15 ans. Dans le chez moi qui était encore plus ou moins protégé du monde autour, dans le chez moi où j’ai peur de m’ennuyer parce que justement protégé du monde autour. Je fantasme un chez moi qui n’existe plus vraiment. En 12 ans, l’île a évolué et moi aussi. Les références que j’avais sur place ne sont plus. Et je crois bien que les références que ceux sur place avaient sur moi elles non plus ne sont plus. Du coup « chez moi » ne serait plus tout à fait chez moi ? Ou est-ce moi qui ne suis plus vraiment de chez moi ? Si mes racines appartiennent à un temps désormais résolu, et que je ne suis pas non plus vraiment part de l’Ailleurs, à quoi est-ce que j’appartiens ? Et si chez moi n’existe plus vraiment, comment un jour y retourner ?

Ok. Je vais te donner quelques secondes pour digérer tout ça.

Ok. Je vais te donner quelques secondes pour digérer tout ça.

Bref j’arrête avec les états d’âmes et la réflexion torturée sur l’identité face à la mondialisation. J’ai un blog de poésie dédié à ces conneries. J’ai quand même voulu revoir quelques amis, histoire de me rappeler que j’ai eu une vie ici, aussi.

Le manque d’opportunités professionnelles

Bien sûr, comme la plupart des gens, ils bossent aussi, certains ont leur famille, des gamins en bas âge et ont bien d’autres préoccupations un lundi matin que de savoir si la Rhumerie du Pirate à St François sert du lambi local ou pas. Fair enough. Après quelques rendez-vous ratés, tu finis par réussir à caler une soirée à la Marina du Gosier, de St François, au Petit New York, ou dans un des nouveaux clubs/after work qui ont fleuri sur l’île ces dernières années. On discute, boit un verre ou deux, pas plus, il faut conduire (Dieu bénisse les taxis Pakistanais à Londres) et de fil en aiguille, la conversation arrive inévitablement à cette sempiternelle question : « bon et sinon Ti mal, tu rentres quand ? ». J’essaie systématiquement de botter en touche sur cette question : « Dimanche prochain ». Mais la tactique d’évitement ne marche qu’une fois sur 5.

  • Non Sam, tu rentres quand au pays ?
  • J’en sais rien Ti mal, rentrer pour faire quoi ?
  • Comment ça pour faire quoi ? Te poser, fonder une famille, acheter une maison, tu sais la vraie vie quoi !
  • Attends, attends, ATTENDS ! Je rentre et je fais quoi ? Je travaille dans quoi ? Quelle VRAIE VIE ?

OK j’interromps ici cette conversation. J’avais bu quelques punchs et le monologue qui a suivi est bien trop long, imprécis et hasardeux pour te l’imposer, mais saches qu’en vrac ça parlait vie chère, monopoles sur la grande distribution, absence de vie culturelle (durant un moment d’égarement je cherchais la Fnac ou un WHSmith et j’ai été redirigé gentiment vers chez « Chouni » après la cabine téléphonique au centre ville – non pas celle là, celle qui marche pas derrière l’Eglise ; tu vois le manguier… ?). Pour résumer mon propos reposait sur deux arguments massue :

  • Le manque d’opportunités professionnelles et
  • Le fait que 10 ans dans des capitales Européennes, ça laisse des traces ;

Le bokit du vendredi soir ça va deux minutes, j’ai d’autres habitudes, d’autres besoins. J’aurais dû savoir que quelque chose avait changé quand j’ai acheté de la crème solaire indice 50. C’est la réponse de mon pote prof d’histoire en Martinique, rentré il y a 5 ans qui est finalement à l’origine de ces interrogations, et de cette chronique :

« Sam, si tu vides peu à peu un territoire de sa matière grise, comment veux-tu accélérer son développement ? Tu te plains qu’il n’y ait pas une vie de nuit en Guadeloupe où tu retrouverais tes habitudes de là bas, mais il faut une clientèle pour cela. Toi qui vis dans l’antre du libéralisme occidental, tu comprends l’idée d’offre et de demande ? En ce qui concerne l’activité économique, c’est facile de tout mettre sur le dos de l’Etat, de l’esclavage, des syndicats, des Békés, du chlordécone, de Victor Newman et des illuminatis mais si nous n’entreprenons pas, si nous ne revenons pas, nous laissons la place aux autres, quels qu’ils soient : monopoles installés, métropolitains en quête d’aventure au soleil, investisseurs étrangers, les chyen lari, Newman Enterprise ? »

 

Je n’ai pas trouvé de réponse pertinente sur le coup. Ceci dit je réfléchis toujours à ce que Victor avait à voir dans la discussion.

Il fait chier mon pote quand il ne dit pas que des conneries.  Il a raison en un sens (je l’entends d’ici jubiler). Pour autant, je ne sais pas si je devrais me sentir coupable de ne pas ressentir cette responsabilité ? Qui ne voudrait pas voir sa maison devenir plus belle ? Qui refuserait d’être de ceux qui y ont contribué ? Et tout ce que je bâtis dans cette vie en Europe ? Pourquoi devrais-je sacrifier mon confort de vie au nom de je ne sais quelle obligation morale ? Et toi lecteur, tu en penses quoi ? – Fun fact et edit sur la version originale de l’article : depuis mon pote a quitté la Martinique pour revenir exercer en Île de France. Pas si simple en fait le retour au pays.

Quelle prise de tête ce sujet. Qu’on m’amène des accras de morue et du punch maracuja. Ma pierre à l’édifice de l’économie locale.

EPILOGUE :

Comme d’habitude, le dernier jour, je fais mes courses et constitue mes réserves en rhum, épices, doucelettes, rhum, planteurs, sirops, rhum et autres bonnes choses (et aussi du rhum vieux). Et comme d’habitude, arrivé à la caisse, je suis choqué par les prix démentiels appliqués. Sur le chemin de l’aéroport, je râle et fais part à ma mère de mon indignation :

  • Purée, j’ai acheté trois têtes à laque, j’en ai eu pour 200 boules ! C’est abusé. Ça, plus les grèves d’essence, les coupures d’eau incessantes, le chômage des jeunes, le chlordécone et les sargasses, Victor Newman et le reste, avec un Etat qui semble s’en foutre, mais royalement, c’est n’importe quoi. Je ne comprends pas que ça n’ait pas encore pété. C’est une révolution civile qu’il faut à cette île. Les Forces vives du pays ? Elles ont foutu quoi ces dernières années ??
  • (Réponse laconique, lâchée dans un soupir à peine audible de ma mère) : ça me fait toujours sourire, ces gens qui viennent en vacances, et qui veulent faire la révolution pendant 15 jours entre une plage et une soirée grillade. Ils se plaignent, haranguent leurs proches, enfoncent des portes ouvertes, puis repartent dans leurs capitales, après avoir chauffé les esprits, laissant ceux qui vivent ici gérer leur réalité quotidienne. De façon plus audible : Les forces vives ?
  • Oui ! Les forces vives !
  • Va savoir, personnellement, j’en ramène une à l’aéroport pour son retour à Londres.
  • Touché.
EPILOGUE 2 :

Depuis que j’ai écrit cet article, il y a presque deux ans, j’ai fait plusieurs aller retours en Guadeloupe, j’ai rencontré des gens qui se bougent, créent des start-up, innovent dans les arts et la technologie ; j’ai découvert une autre Guadeloupe, une autre jeunesse que celles de mes représentations positives ou négatives. Pas mieux, pas pire, différente. Comme, moi, qui ayant quitté l’île à 18 ans, ne suis aujourd’hui ni mieux ni pire, juste différent. L’enjeu du retour me parait de plus en plus résider dans ma capacité à concilier ces différences. #Asuivre.

Post Scriptum :

j’aimerais bien avoir vos retours, vos expériences du retour, vos surprises, vos déceptions toussa toussa. Je crois que nous sommes beaucoup à se poser ces questions et si on lançait la discussion ? Dites moi (nous) tout en commentaires de l’article sur notre page facebook @KARRDR  ou sur twitter @LeKarrdR, hashtag #retouraupays