Quand je m’ennuie, je vais sur Tinder.

La plupart des gens pris par l’ennui scrollent leur Facebook, jouent à Farmville, ont le regard vide devant un écran plat où est diffusé une série des années 90 qu’ils se bingewatch dans un élan de nostalgie. J’aimerais d’ailleurs comprendre un de ces jours comment ma génération a pu ériger la nostalgie et le vintage comme a thing. Nous avons maintenant l’âge qu’avaient ceux qui ont produit tous ces trucs que l’on regarde aujourd’hui avec nostalgie. Je ne suis pas sûr qu’ils passaient leur temps à regretter les années 70 alors qu’ils participaient activement à la création d’une culture. On pourrait faire de même, peut-être le faisons nous, mais toujours avec un regard tendre, nostalgique et souvent fantasmé sur l’avant. Bref, il faudra que je m’asseye un jour pour décortiquer tout ça.

Quand je m’ennuie je vais donc sur Tinder.

Tu me diras qu’en fait c’est le cas de beaucoup de personnes. Il y a un aspect pratique et satisfaisant à faire son marché, à choisir son produit, dans la perspective d’un possible coït, assis sur ses toilettes, dans l’obscurité de sa chambre à 1h du mat’, ou pour échapper à une conversation aussi passionnante que le compte rendu de l’activité fiscale du club des comptables philatélistes de Perpignan. Sauf que voilà, quand je m’ennuie je vais sur Tinder, mais pas pour pécho.

Je ne suis pas sur Tinder pour m’offrir un potentiel orgasme exotique après une centaine de boules dépensées dans un ou plusieurs dates. Un, parce que je suis trop fainéant (et pas assez doué) pour gérer plus d’une relation à la fois. Deux, parce que le dating game me fatigue. Trois, parce que l’école de la République m’a appris que toute argumentation se faisait en trois points.

À vrai dire, je ne trouve rien d’aussi pénible, faux et chorégraphié qu’une première date. Le premier quidam venu te fera le joli discours sur le fait qu’il faille être toi même, que l’être cher t’aimera pour ce que tu es et que si c’est pas le cas, c’est qu’il/elle n’était pas le(a) bon(ne). Vraiment ?

On n’échappe pas au jeu.

A l’instar de toute relation sociale, la première date est régie par tout un tas de constructions, de préjugés, de codes, de surinterprétations, de questions à deux balles et par beaucoup d’incompréhensions. C’est comme ça. On n’y échappe pas. Chaque attitude, parole, action, doit être millimétrée, calculée, dosée, sous peine de s’exposer à envoyer un message contraire à notre objectif. Là où ça devient vraiment fun, c’est que ces règles et interprétations sont loin d’être universelles et qu’elles sont le résultat de la somme des expériences, valeurs morales et représentations de chacun. Après tout, quoi de plus personnel que de choisir avec qui partager ses fluides ?

Mais voilà, parce qu’on est tous plus ou moins conscients de la possibilité de dire ou faire quelque chose qui irait à l’encontre des prérequis de l’autre, on joue un rôle. Parce qu’il faut être honnête, on veut tous être soi même, tous être appréciés pour qui nous sommes vraiment, mais on est pas prêts à apprécier l’autre pour qui il/elle est. J’aurais adoré rencontrer quelqu’un et pouvoir d’emblée lui donner la totalité de mes folies, de mes névroses, de mes bizarreries, de mes rêves et des contradictions et questionnements qui pullulent dans ma tête. Mais le jeu ne s’arrête pas parce que je décide de ne plus y jouer.

Les rôles des hommes et des femmes et ce qu’ils attendent réciproquement de l’autre, sont dictés par cette nouvelle réalité, construite à l’ère des réseaux sociaux, des supers métropoles et de la culture mondialisée. L’uniformisation des goûts et des comportements, ne s’arrête pas à nos pratiques consuméristes et aux “mêmes putains d’Fnac, McDo, Foot Locker, Célio, Zara, H&M” dans tous les centres villes de France comme s’en plaint Orelsan. Lissés à coups d’Instagram et de snaps, les critères de désirabilité sont devenus une soupe insipide et uniforme, faite de man buns, de barbes touffues, de pectoraux, de fessiers sculptés aux squats, de duck faces, de quinoa et de pseudo réflexions inspirationnelles, hashtag Paolo Coelho. C’est ainsi que lors d’un premier date, je me suis retrouvé dans une brasserie artisanale de Shoreditch (habitat naturel du Hipster Londonien), à l’initiative de la demoiselle qui après quelques secondes, m’a confié qu’elle préférait le vin à la bière, à l’instar de votre serviteur. Ça parait tout bête comme ça et je surinterprète peut-être, mais j’y vois un exemple concret de cette volonté de se conformer à l’image que nous pensons que la société, l’autre a de nous.

Alors on markete nos profils, nos envies et les goûts que l’on affiche. On vend du rêve et la plupart des profils que tu trouveras sur ces sites se ressemblent, avec plus ou moins d’apport personnel, mais les mots clés y sont : cinéma, culture, lecture, voyage et vin. J’ai l’impression de vivre dans un monde peuplé d’oenologues intellos globe trotters.

Et la mascarade continue durant la période textos. J’ai appris en observant mes potes actifs dans le game et de mes propres expériences passées, qu’il y a un niveau de stratégie dans la gestion des SMS qui donnerait à Kasparov des frissons. De la ponctuation, à la taille des messages en passant par le temps de réponse.

Arrêtons nous sur le temps de réponse deux minutes.

Le temps des instagrammeurs insécures

Le jeu du “qui met le plus de temps à répondre” est l’aboutissement de cette culture de l’autoprotection/autopromotion créée par nos cerveaux malades d’instagrameurs mal de validation. Combien de fois as tu vérifié le nombre de likes reçus sur tes différents comptes sur les réseaux sociaux aujourd’hui ? Repense à ce sentiment de satisfaction de ton égo que tu éprouves à chaque notification ?

Ne fais pas l’innocent(e) tu sais de quoi je parle, mais on va détailler, ne serait-ce que pour exposer l’absurdité du machin. Donc dans la phase de drague passe (pour une raison qui m’échappe) par une espèce de dynamique de pouvoir, à savoir qui a le plus envie d’être avec l’autre (sous entendu, lequel des deux est position de force par rapport à l’autre). La différence entre une réponse immédiate, quelques heures et quelques jours, c’est la différence entre je suis super intéressé(e), s’il te plait aime-moi ; tu me plais mais je veux pas que tu le saches trop ; et bof, je ne suis pas plus intéressé(e) que ça, mais je te garde sous le coude. C’est tellement codifié et récurrent, que s’en plaindre est devenu un tropisme des conversations entre gens qui datent.

Dans notre panique de ne pas être à la hauteur des modèles de vie faux et inatteignables, qu’une main invisible nous présente, on cherche, à l’instar de l’entrepreneur protestant, des preuves de notre présélection, dans les fruits de notre labeur, enfin dans les likes de notre Facebook/IG/Snapchat, dans la validation de nos pairs (eux même en quête de validation) et bien sûr, cherry on that shitcake, dans la façon dont on mène nos relations sentimentales.

Triste monde où être aimé est devenu plus important qu’aimer en retour.

Et la mascarade continue durant le date et dans les premiers temps de la relation, quelle qu’en soit la nature. Au passage, sommes nous enfin prêts à admettre comme des grands, que tout le concept du sexfriend, c’est un truc de lâches ? Je veux dire, ça ne pose pas vraiment problème si les deux parties sont consentantes. Mais peut-on juste reconnaître que ce truc où nous prenons unilatéralement plaisir, tendresse, compagnie, contact humain et impression fugace d’exister le temps d’une nuit, sans jamais donner en retour – oui ma petite dame et mon petit monsieur,  on réussit ce tour de force de prendre réciproquement, à la recherche de sa propre satisfaction, sans pour autant donner une once de soi. Le plan cul, c’est de l’onanisme assisté. C’est aussi le reflet de notre incapacité à s’engager, par peur de l’échec, par peur de souffrir, de s’ouvrir et de se montrer vulnérable et plus tristement parfois par peur de rater mieux. Le plan cul c’est l’accord tacite où l’on se dit mutuellement qu’on se plait, mais qu’on est trop insécures pour tenter le réel, alors restons au superficiel. C’est pratique et l’illusion perdure. A nouveau, je ne juge pas, pas plus que je ne juge la masturbation : tout le monde le fait,  tout le monde y trouve son compte, mais personne l’admet. C’est juste que tout ça me fait profondément chier.

Mais qu’est ce que je fous alors sur Tinder quand je m’ennuie te demandes tu avec raison ?

Mis à part tirer mes propres conclusions péremptoires et pseudos sociologiques pour les ressortir dans une chronique pétée qui sent bon le nihilisme pour les nuls ? Pour mater des meufs évidemment. Bon, pas que ça. Je prends un plaisir mesquin à cataloguer les profils par types; à noter la récurrence des postures sur les photos (jambes croisées/mains jointes devant soi/tête légèrement inclinée/mini duck face – plus personne ne fait de full duck face, c’est has been), des mots clés dans les descriptions et parfois (souvent) me taper des barres devant le profil de Kimberly, 24ans, qui pose en string sur une barre de pole dance, en lingerie devant un mirroir, ou en profil trois quart vue sur bonda bondé, mais qui n’est pas sur TINDER pour des plans culs, mais pour rencontrer de nouvelles personnes, ou peut être si elle a de la chance *hi hi, rougit et minaude* l’homme de sa vie… Garde la che-pé Kimberly.

(fun fact : j’ai trouvé cette photo en 3 min sur google, après avoir décrit mon hypothétique Kimberly)

Bref, quand je m’ennuie je vais sur Tinder, pour mater les filles comme on se pose en terrasse une après midi chaude, à mater les parisiennes, bière fraîche aux lèvres. Mais je t’en parlerai une autre fois peut-être, ma chronique touche à sa fin.