Et si les DROM devenaient producteurs de cannabis?  2e Partie.

Avant toutes choses je précise que l’auteur de cet article est antillais. C’est bête d’avoir besoin de le préciser mais eu égards à certaines réactions sur l’article précédent, du style:

“Pourquoi pas chez vous ? Pourquoi nos îles déjà si affectées par la délinquance ? Nos enfants sont déjà suffisamment atteints….gardez votre merde pour les vôtres !”

Je me suis senti obligé de le clamer. Non, il n’est pas question de colon opportuniste venu cultiver le pétun et l’indigo dans les îles. Je ne cherche pas l’eldorado, je suis concerné par le devenir de nos îles et je pose un débat sur la table.

Un des principaux problèmes avec le cannabis c’est la méconnaissance autour de la plante. La diabolisation systématique nous a privé d’un débat rationnel sur la question or c’est précisément ce dont on a besoin pour sortir de l’argument «  le cannabis est un fléau pour nos jeunes qui nous conduira à l’enfer sur terre ».

Pour beaucoup, le cannabis c’est encore ça :

ou ça :

Les dangers du cannabis :

Nous n’allons pas nier que le cannabis, à l’instar de toutes les substances naturelles, présente des dangers. Entre le médicament et le poison, la différence est affaire de dosage. Même une trop grande quantité d’aspirine peut vous plonger dans des états graves. La consommation répétée et surtout excessive de cannabis peut avoir des effets néfastes sur la santé.

Les plus jeunes sont les plus vulnérables car le cerveau n’atteint sa maturité qu’entre 20 et 25 ans. Avant, il est en formation et donc plus fragile.

Les adolescents fumant du cannabis à forte dose sont donc plus exposés aux états anxiogènes voire aux troubles neurologiques comme la schizophrénie ou la paranoïa. Cela n’affectera pas tous les jeunes, mais ceux qui ont des prédisposition pour la schizophrénie auraient de l’ordre de 40% de chances supplémentaires de la développer en fumant du cannabis régulièrement, bien qu’à ce jour aucune corrélation n’a été avérée entre hausse de la consommation de cannabis et augmentation du taux de psychoses.  L’encadrement et l’information sont donc d’autant plus importants pour ne pas rentrer dans de vaines superstitions ou déclarer une nouvelle chasse aux sorcières infondée.

De même, le cannabis peut amplifier certains états, de façon analogue à l’alcool bien que les mécanismes neurologiques soient différents. On peut donc avoir le cannabis joyeux comme on peut avoir le cannabis triste. Il est catalyseur mais ne crée pas la dépression.

Enfin comme toutes les substances fumées, la consommation de cannabis est un facteur aggravant pour les problèmes respiratoires et augmente le risque de cancer des poumons ; d’autant plus s’il est mélangé au tabac (premier facteur sur la liste).

Pour vous faire un topo sur le thème et même si la vidéo est un peu vieillotte dans le style et le contenu (ne tient pas compte des dernières recherches), je n’ai pas trouvé plus pédagogique que C’est pas sorcier :

L’addiction en question :

Maintenant il faut également s’intéresser aux mécanismes de l’addiction. Comme toutes les substances psychotropes, le cannabis agit sur le cerveau et en activant notamment la sécrétion de dopamine, le circuit de la récompense peut se mettre en place dans le cerveau du consommateur.

Mais des travaux plus récents permettent de regarder au-delà du simple effet de la substance sur le cerveau et de s’intéresser à l’importance du contexte dans le comportement addictif.

Rapporté au contexte de nos îles et régions, le taux de chômage chez les jeunes bat des records et constitue un tout premier facteur de désoeuvrement et d’accroissement de la délinquance. Logique, quand tu ne sais pas quoi faire de constructif, tu pars à la dérive.

Ensuite les schémas familiaux ne sont pas toujours faciles.  Familles décomposées ou recomposées, absence du père, manque de dialogue entre les générations… les fractures peuvent-être nombreuses. Et la diabolisation n’aide bien sûr en rien. Généralement, un jeune qui fume du cannabis sera automatiquement vu comme un paria, se verra jugé par des adultes souvent peu-éclairés sur la question et prendra n’importe quelle remarque sur la défensive, sans parler de la répression au plan pénal. On ne verra que les stigmates, pas la racine du mal qui nous pousse à chercher du réconfort dans une substance, éthylique ou cannabique. Les mêmes manies chez les plus vieux et chez les plus jeunes, et pourtant un dialogue de sourd.

Il est bien plus facile de faire du cannabis un bouc émissaire que de creuser davantage dans les fissures de nos sociétés. Pourtant c’est un travail nécessaire si l’on veut pouvoir en contrôler les incidences.

Les bienfaits du cannabis :

Revenons à présent sur les bienfaits de la plante. Des bienfaits suffisamment importants pour conduire de nombreux états américains et un pays comme l’Uruguay à en légaliser la production et la vente.

Le Chanvre industriel

Il est important de préciser que le cannabis et le chanvre sont la même plante à ceci près que les variétés industrielles ne contiennent pas de THC.

Les qualités du chanvre industriel sont multiples :  les tissus et cordages, la construction  et l’isolation, (l’isolation au chanvre a une grande capacité d’absorption de l’humidité tout en ayant une conductivité thermique identique au béton cellulaire).

L’utilisation sous forme de combustibles, en papeterie, pour l’alimentation humaine et l’alimentation animale (le chènevis pour volailles déjà couramment utilisé).

En fait son potentiel industriel est tellement important que sans un énorme lobbying à faveur du pétrole et de ses dérivés, l’industrie du chanvre aurait été le fer de lance du 20e siècle.  Cette histoire mérite de faire l’objet d’un autre article.

Le cannabis :

En plus de posséder toutes les caractéristiques du chanvre industriel, le cannabis présente également des propriétés intéressantes pour le médical et le récréatif.

Le médical tout d’abord est un enjeu de taille, si bien que de nombreux pays comme la Suisse, l’Espagne, Israël développent leurs laboratoires . A une époque où les taux de cancers connaissent une croissance exponentielle, comment peut-on ignorer une substance qui soulage la douleur des patients lors des traitements lourds et dont les effets sont encore à explorer ?

Mettre quelques gouttes d’huiles de CBD, l’autre substance active du cannabis, dans un yaourt (la substance est soluble dans le gras) permet de soulager la douleur. Cette recommandation m’a été faite par un ami médecin qui l’utilisait pour atténuer les douleurs d’un proche atteint d’une tumeur. Si de plus en plus de documentation et de recherches sont effectuées sur le sujet, les autorisations dans le domaines médicales sont limitées.

Le cannabis peut avoir des incidences sur de nombreuses maladies et est utilisé comme adjuvant aux traitements lourds comme la chimiothérapie pour les personnes atteintes de cancer où la trithérapie pour les personnes atteintes du Sida. Il permet de soulager la douleur, d’atténuer les nausées, d’améliorer le sommeil, l’humeur, et de stimuler l’appétit.

Les incidences des traitements lourds sur le corps sont terribles (d’où leur nom). Souvent les médicaments utilisés en complément ont eux-mêmes des effets secondaires néfastes, notamment les antidépresseurs. On peut rappeler que le marché français n’est pas en reste sur la consommation d’antidépresseurs comme le Prozac, le Deroxat, le Zoloft, Elavil, Anafranil pour ne citer qu’eux. Parmi les symptômes: troubles digestifs, hypotension, vertiges, troubles cardio-vasculaires, problèmes hématologiques…pour un taux d’efficacité à soigner la dépression finalement très bas. De même les médicaments contenant des opioïdes (dérivés de l’opium) sont prescrits en pharmacie pour soulager la douleur des patients atteints des mêmes maladies citées précédemment. Pourquoi cela ne soulève pas autant de polémiques que pour le cannabis ? Au mieux car cela ne se sait pas, au pire parce que c’est “mieux contrôlé”. Pourtant les dérivés opiacés s’apparentent à des drogues dures, avec une propension à l’addiction bien supérieure au cannabis.

Des recherches autour du cannabis sont également réalisées concernant la maladie de Crohn ou la sclérose en plaque, ou des Glaucomes qu’il s’agisse de combattre la douleur ou directement la maladie.  

La première erreur est de considérer la forme « fumée » comme la seule possibilité du cannabis.

En huile, en beurre, en miel, les substances restent actives et peuvent être réutilisés sans pour autant constituer un danger pour les poumons. Encore une fois, tout est question de dosage.

Y compris pour le récréatif, ces formes de consommation alternatives sont intéressantes. Aux USA, il se développe une gastronomie de luxe autour du cannabis et de l’utilisation du beurre de THC (beurre de Marrakech)  en cuisine.

Pourquoi vouloir le développer aux Antilles et dans les DROM ?

Le cannabis est une plante qui pousse très facilement et demande peu d’entretien, encore moins pour la partie industrielle. C’est donc une culture facile à développer, plus facile que la canne et la banane qui ne peuvent plus se montrer compétitives sur le plan international.

Par ailleurs c’est une filière qui peut alimenter les industries actuelles de l’île comme la production d’énergie à partir de la bagasse mais surtout ouvrir de bien plus nombreuses perspectives pour le marché local : Produire des cordages et des voiles pour nos marins, nourrir nos volailles, isoler nos maisons. Ce sont bien sur des perspectives à envisager pour une demande essentiellement interne vis à vis de la petite taille de nos territoires.

En outre cela permettrait de favoriser le développement d’un tourisme “vert” à forte valeur ajoutée, permettre le développement de laboratoires de recherches pour faire progresser notre industrie pharmaceutique locale, mais aussi booster un tourisme gastronomique haut de gamme pour des chefs audacieux….et créer de l’emploi.

Oui créer de l’emploi, ré-intéresser les jeunes à l’agriculture aussi et peut-être utiliser des connaissances qu’ils ont déjà sur cette plante mais qu’on ne leur a jamais donné l’occasion d’exprimer.

La Jamaïque a décidé en 2015 de légaliser le cannabis d’une part pour les rastafari dans le cadre de leur pratique religieuse, mais d’autre part pour des utilisations médicales et thérapeutiques.

“Les autorités jamaïcaines espèrent désormais que leur île prendra une place de premier rang sur le marché de la marijuana médicinale, et qu’elle s’imposera sur ce secteur du tourisme médical, en développant tout une gamme de produits dérivés de ganja. Les scientifiques locaux ont déjà créé un dérivé de marijuana qui, assurent-ils, aide à soulager les patients atteints de glaucome, réduisant la pression oculaire.” ( source Le Figaro)

En terme de branding et de rayonnement international, la famille de Bob Marley a lancé sa marque de cannabis haut de gamme, “Marley Natural” en association avec la sociétés Privateer Holdings basée à Seattle et ambitionne d’occuper une belle place dans le marché récréatif.

Le Cannabis pourrait opérer dans nos îles et régions les mêmes transformations que celles dont peuvent bénéficier les états américain aujourd’hui.

A titre d’exemple, pour le Colorado après un an de légalisation

+50 millions de dollars de gains fiscaux, pourcentage redistribué à la population à cause des plafonds prévus dans la constitution, augmentation des budgets alloués aux écoles (un des arguments du référendum),criminalité en baisse (-5,6%), recettes du marché de l’ordre du milliard de dollars, création d’emplois via un tissu économique essentiellement composé de PME, pas de hausse sensible de la consommation.

Il faut comprendre cet article comme une tentative d’initier un débat de fond sur cette question. Nous devrions avoir un droit à l’information sur les usages et débouchés économiques du cannabis dans nos départements et régions car on nous a donné l’habitude de consommer et de suivre le mouvement plus que d’être initiateurs de nouvelles dynamiques. Un droit d’information sur le coût de la prohibition et sur ses résultats concrets. Selon l’OFDT, 90% des interpellation pour usage-consommation de stupéfiant concernaient le cannabis avec une augmentation de 65% de 2000 à 2010, il n’y a donc pas eu de baisse de la consommation.  Le marché du cannabis continue et continuera de grandir car son potentiel est énorme, il serait juste que nous ne soyons pas les derniers à voir son intérêt à cause d’un sens moral d’autant plus déplacé qu’il renforce la désinformation sur les usages potentiels et dangers du cannabis. Légaliser c’est même atténuer les risques. Justin Trudeau le premier ministre canadien s’exprimait clairement à ce sujet :

 Si Pepe Mujica a eu le bon sens de le faire, pourquoi pas nous ?

 

 

  • Cannabis : 181,1 millions de consommateurs à travers le monde (Source : Les Echos)

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