In-Sens-é? Episode 3 : C’est nouveau

Faire quelque chose de sensé. Dans ce 3e épisode, je sais où diriger mon utilité sociale. La suite d’une quête de sens lorsque l’on a 25 ans et que tout nous sourit.

Episode 3 – C’est nouveau

A première vue, la nouveauté peut paraître effrayante. Aujourd’hui, je suis professeure de français pour les migrants. Mon parcours, mes expériences, rien de tout ce que j’ai pu entreprendre ne me menaient à ca. Et pourtant…  

(Re)lis mes aventures précédentes dans les épisodes 1 et 2 si tu veux en savoir plus.)

J’intègre alors une association caritative en France reconnue pour ses actions humanitaires.

Honnêtement, je t’avouerais que je ne pensais pas faire partie de ces gens qui se promènent en sarouel, sac en bandoulière jusqu’au genou, sillonnant les rues à distribuer des tracts dont personne n’en a rien à faire.

Je t’avouerais que pour moi, ces personnes étaient des marginaux et que, de toute façon, ce qu’ils font aurait toujours moins d’importance que ce que je fais, moi.

Sauf que maintenant, je fais partie de cette bande de joyeux lurons et c’est nouveau pour moi.

Première réunion

D’un pas décidé et confiant je m’avance vers le bar, lieu du rendez-vous. Je marche le long des rues mal éclairées du 18e arrondissement de Paris. Je ne me sens pas dans mon élément mais après toutes ces réflexions, je suis sûre d’avoir fait le bon choix. La petite bande est déjà assise. Ils sont environ une dizaine.

Une certaine Pauline vêtue d’un sarouel (comme c’est étonnant !) prend la parole. C’est la responsable. Elle s’exprime d’une voix calme. Les autres, tout aussi calmes, ont l’air perdu.

Vient le moment des présentations. Chacun raconte son histoire et la raison pour laquelle il/elle est assis-e autour de la table, bière à la main :

  • Bonjour à tous ! Je suis Alberta. Je suis avocate depuis 3 ans et trop souvent témoin d’injustices. Je suis venue faire quelque chose de juste et de sensé.
  • Bonjour, je m’appelle Odette. Je suis étudiante en école de commerce et j’ai entendu un de mes camarades de classe parler de ce projet. Ca m’a vite intéressée. Je cherche à faire quelque chose de nouveau.
  • Moi c’est Pierre-Paul-Jacques. Je suis retraité et je voudrais bien finir ma vie.
  • Bonjour, je m’appelle Elora, j’ai 25 ans. Je suis auditrice interne et waouh ! je ne me doutais pas qu’autant de personnes étaient dans la même démarche que moi. Ca me fait plaisir. Je me suis dit qu’au lieu de faire du shopping pour m’acheter de nouvelles fringues (excepté les sarouels), il y avait mieux à faire.

La tablée éclate de rire. Ouf, ma blague est bien passée. L’atmosphère est détendue, je suis à ma place. L’excitation de faire quelque chose de nouveau était palpable chez chacun d’entre nous, ou alors serait-ce plutôt l’envie de prendre une deuxième pinte ? Je ne sais plus.

Premier cours

Je n’ai jamais été professeure. Je ne sais pas par où commencer. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. J’ai peur de décevoir mes stars. J’ai peur de briser leur rêve. Je me rends compte alors que je sors de ma zone de confort. L’ironie de la situation, c’est que dans mon job, je n’arrête pas d’enfermer les audités dans la leur. Bullshit face.

Quelque chose m’anime : la découverte est jouissive. La nouveauté a du bon car finalement, sans elle, je ne me serais jamais autant impliquée. En bonne débutante, je pars de zéro et j’ai aimé ça. Françoise Pétry, rédactrice en chef en 2008 du magazine Pour la Science explique que “la stabilité rassure, mais la nouveauté attire parce qu’elle brise la routine et rompt l’ennui.” Hell ya !

Pour la préparation de mon premier cours, les questions se bousculent dans ma tête. Je demande de l’aide à ma cousine institutrice. Ses conseils sont précieux, son expérience est réelle, et sa maîtrise indéniable. Elle me transmet sa passion et peu à peu, ma peur se transforme en courage. D’une manière naturelle, je me surprends à m’intéresser à tout ce qui touche à l’enseignement. Mes neurones sont stimulés autrement.

Et bizarrement, ça ne m’étonne pas.

Un jour, j’ai vu une vidéo expliquant le business des étiquettes sur les emballages. Une marque de lessive veut connaître “l’effet nouveau” sur les consommateurs. Elle met à disposition dans les rayons, sa boîte de lessive habituelle et une autre où juste une belle étiquette rouge “NOUVEAU – NEW – NEU” y était accolée. Le prix et les ingrédients qui composent la lessive restent inchangés. Mettons-nous d’accord, le consommateur a bien le choix entre deux boîtes de lessive en poudre complètement identiques, mise à part cette étiquette. Les résultats ont montré que naturellement, le consommateur se dirigeait vers ce nouveau packaging plus catchy, délaissant son ancienne boîte qui subitement devient hasbeen.  

Bref, la nouveauté a quelque chose d’excitant finalement. Le monde est déjà bien assez laid pour encore l’enlaidir avec de bonnes vieilles habitudes qui nous enfermeraient dans cette zone de confort ennuyeuse. Avec ce nouveau défi, je me sens comme un nourrisson avide de nouvelles rencontres. Mon sourire est plus sincère ; les dents en plus et la bave en moins.

L’enfant voit tout en nouveauté; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. — in Le peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire

Mardi 10 Janvier 2017 – 18h47

Je prends connaissance de ma nouvelle salle de classe. Mon carnet de notes est ouvert à la bonne page, mon stylo débouché. Je suis prête.

Ils demandent l’autorisation pour entrer dans la salle et finissent par s’asseoir sagement. Ils ont le sourire. Ils sont prêts. Le jeu peut enfin commencer.

La suite au prochain épisode.