Doc Gynéco ou la chronique Impossible

Samedi 26 Août 2017

C’est déjà à nouveau cette période du mois. Non pas celle où tu fixes ton compte en banque sur ton Samsung Galaxy S je ne sais plus combien à 700 balles en te demandant où passe ton argent, avant d’étaler sur l’écran la graisse de ton burger bio livré par UberEats et commandé dans le resto au coin de ta rue, en scrollant ton Facebook, attendant désespérément que quelque chose s’y passe.

Ça c’est pour la semaine prochaine, juste après avoir dépensé tes derniers deniers dans des plaisirs dérisoires. Au choix et cumulables : de la weed, de la coke, des clopes, des pintes, des bouteilles, ou un date avec cette fille/ce gars rencontré sur Tinder que tu ne baiseras sûrement pas et qui te rappelle l’absurdité des relations humaines dans un monde de surconsommation où tu investis – du temps, de l’argent et un intérêt simulé – dans la perspective d’une vingtaine de minutes d’abandon de soi, si tu as de la chance, plusieurs fois par semaine.

Tu sais de quelle période je parle, juste 3 jours avant que ton salaire ne soit versé et 4 avant que ne soit prélevée la traite mensuelle pour le prêt que tu as contracté afin de poursuivre les études de ton choix avant d’accepter le premier boulot disponible parce qu’il fallait bien la payer, cette traite. Ce moment du mois, tu contemples tes choix de vie à travers le prisme embrumé d’un dimanche après midi à gérer la gueule de bois héritée de la veille, en tirant sur ton dernier joint alors que ton dealer ne répond pas – parce que c’est dimanche et que Lui, est en famille.

Ne secoue pas la tête en désapprobation; si tu es célibataire, autour de la trentaine (après 25 ans quoi), que tu vis dans une grande ville, en studio ou en coloc, c’est bien de toi que je parle.

Il fait beau et je ne sais pas trop où va cet article. J’ai besoin d’air. Ils ne frappent jamais deux fois au même endroit, Borough Market me voilà.

Street food, bouteilles de vin blanc frais, clopes, discussion avec ma pote germano-tunisienne qui a dû trois fois dans la même semaine expliquer que comme tout le monde, elle trouvait que le terrorisme c’est mal. Elle en est à se demander si elle ne devrait pas dire juste Allemande pour éviter d’avoir à s’expliquer au nom de tous les musulmans, Arabes, Pakistanais, Turcs, Polonais, femmes, homosexuels, pauvres, basanés et autres métèques et indésirables manifestement responsables de tous les maux (auto-infligés pour la plupart, soit dit en passant) de la société occidentale.

 

“ Si tu savais c’qu’ils pensent des gens de couleur ma sœur…”

17h. Tout ce soleil m’a donné soif. La vérité réside dans le vin et j’ai une chronique à écrire. Direction le pub.

Le serveur me rassure sur le fait que commander une bouteille de vin tout seul est parfaitement socialement acceptable à Londres, et que si l’on est artiste ou écrivain c’est un minimum. Ça tombe bien, j’ai une chronique à écrire.

 

Reprenons.

Non, ce n’est donc pas cette période du mois. Je parle de cette période du mois où je suis censé pondre une chronique. De préférence un truc inspiré, fouillé et bien pensé.

Mais voilà, je ne savais pas trop de quoi te parler. Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent. Charlottesville, Trump, les nazis, le Brexit, Emmanuel Râ (ou tout autre dieu auquel il s’identifierait cette semaine) Macron . Il y a aussi la résurgence des extrêmes de tous bords un peu partout dans le monde – l’excellente série Hate Thy Neighbour de Vice est à voir sur le sujet – la menace terroriste, les fake news et les obscurantismes type terre plate, bref la déliquescence de la civilisation occidentale s’écroulant, comme tout empire, sous le poids de sa propre graisse.

Mais voilà, je voulais pas te parler de ça.

L’Agneau me rejoint. Je finirai plus tard. Burgers, bouteilles de vin, analyse rythmique et stylistique de quelques rappeurs US. Ok. Le flow trap est plus complexe que je ne pensais.

Dimanche 27 Août 2017

Ça pique.

 – Yo. Carnaval demain ?
– Pas chaud.
– La même. BBQ ou BBQ ?
– BBQ.
– Bon faut que je finisse ma chronique avant.
– Finalement tu parleras du Doc ?
– Ouais, j’y arrive, c’est compliqué comme structure, ça part dans tous les sens. Tu verras.

Ça pique toujours. Je me rendors avec Bruno Beausir en fond.

Sois douce, et tais-toi
En silence, fais moi confiance
Viens me chercher, me réveiller
Reste allongée, ou à 4 pattes
Fais comme tu veux, je tire une latte
Car j’n’entends plus battre mon cœur
Le 69 inverse le cœur et le bonheur

Jeudi 24 Août 2017.

Catch up KARRDR avec l’Agneau.

– Sam, j’ai mon sujet d’article, j’ai déjà quelques notes. Tu as trouvé un sujet?
– Non, le monde est plus laid en ce moment. Ça m’emmerde d’en parler. Ça m’emmerde de parler des Nazis comme si on était de retour dans les putains d’années 30 ! Ou de mecs qui m’expliquent que les chemtrails, c’est un plan des gouvernements, des Rothschild, ou des reptiliens – je ne sais plus- pour tuer la population. J’ai besoin d’un peu de beauté, là. Je vais parler de Doc Gynéco tiens!
– Ta théorie sur Gynéco, dernier grand poète surréaliste ?
– Exactement ! Quality Street est une merveille de poésie. Gynéco, c’est Buko qui rencontre Baudelaire, la douceur candide en plus. “Y’a pas de meuf à poil dans mon salon, pas de pétasse que j’connais pas qui bronze sur ma terrasse”
– “Ma pause préférée prendre la fille à quatre pattes, qu’après l’amour elle m’fasse chauffer des pâtes”. Quiconque a connu une Parisienne sait de quoi il parle. All hail to the Doc.

 

 

2 bières, 2 dirty Martini et trois allers-retours de Tommy en Thaïlande plus tard, on a de grandes idées pour KARRDR et rendez-vous est pris samedi pour approfondir. Je n’ai pas trouvé de meilleure idée que le Doc pour le moment. Doc Gynéco ça sera.

Mardi 29 Août 2017

Un missile nord-coréen a survolé le Japon il y a quelques heures et fait se rapprocher un peu plus le point de non-retour. En face, l’administration Trump gonfle le torse, s’agite, menace, invective. Je crois que je serai toujours fasciné par la capacité des hommes à l’escalade vers l’absurde. Comme s’il n’y avait d’autre échappatoire que cette espèce de course aux biceps les plus gros, à l’épée la plus tranchante, au missile le plus destructeur, à la bite la plus grosse.

“Mr Thief a man est l’homme de la situation
Moi, je suis la femme de la maison
Faire le Thief a man n’est pas la solution
Come with me dans la suite 18 petite
Hum…tu es trop fragile
Te rouler n’est pas difficile
Je te protège, sois tranquille
Fais attention aux Misters.”

Lundi 28 Août 2017

Cette année j’ai préféré un BBQ entre potes au tumulte de Notting Hill. Non pas que je n’apprécie pas les sueurs mêlées, la complicité fugace d’un wine sur 30 mètres, les corps libérés et l’odeur de l’alcool, de la sueur, du chocolat, de la weed et du jerk Chicken. Mais cette fois, j’étais d’humeur pour des plaisirs simples. Et me voilà à Burgess Park, en plein quartier Colombien, au milieu de la foule des experts ès BBQ, à partager du Bielle avec un Colombien de 49 ans, avec la tête de Shurik’n, rencontré sur place, un ami Sud-Africain, un autre de Saint-Vincent et l’Agneau. En fond, un air d’azonto habille le paysage pendant que des gamins asiatiques, noirs, pakistanais, blancs jouent avec un husky; une jeune fille en combinaison coton moulante (ne portant pas de sous-vêtements, sans doutes à cause de la chaleur), prend des poses sans équivoque devant l’objectif de sa pote #minuteInstagram, alors que deux autres, voilées de la tête aux pieds, dévorent une brochette de poulet grillé. Des hipsters barbus gays jouent au frisbee. A 50 mètres, une brune bronze dans son bikini blanc. Le tout forme un joyeux capharnaüm multicolore, où les rires des enfants rebondissent sur les courbes folles des Colombiennes qui quadrillent la pelouse. De quoi donner des frissons d’horreur à l’alt-right. C’est à ça que le monde devrait ressembler.
Un gigantesque BBQ improvisé, des rires d’enfants de toutes les couleurs, des culs de toutes les couleurs, du bruit, de la musique, de la vie et des nazillons sclérosés d’horreur, en position fœtale au milieu.

Ou la rue du Doc…

Dans ma rue, les Chinois s’entraident et se tiennent par la main
Les Youpins s’éclatent et font des magasins
Et tous les lascars fument sur les mêmes joints
Dans ma rue, c’est une pub pour Benetton
Et tout le monde écoute les mêmes sons à fond
Mangeurs de kasher ou de saucisson

Il faut vraiment que je l’écrive, cette chronique sur le Doc.
J’ouvre une canette et regarde le soleil se coucher teintant le Shard d’un orangé brillant. C’est vrai qu’elle est belle la vie.