Médoc, Existence et éloge du Faire

J’étais à la terrasse de ce pub avec l’Agneau, un soir de semaine sans doute, je ne sais plus. Les culs éclosaient au sommet de jambes sans fin. Ca devait être le printemps. Mes yeux faisaient l’aller retour entre un bouquet aux pétales de soie, skaï et denim, et le rouge au fond de mon verre, marquant parfois une pause pour se perdre dans un décolleté insolent, une nuque scintillant ou le bronze du ciel de Londres.

Palabres et nihilisme

J’ai le Médoc existentialiste. Nihiliste quand il croise une blonde épicée.  Alors j’interroge, j’invective, je rationalise. Je perspectivise.  L’Agneau joue le jeu.

 

Dis l’Agneau,

Si tout ça au fond,

Ça n’a pas d’importance

On fait quoi là?

à siffler le temps

Le brun de leurs peaux

Et le rouge dans nos verres ?

 

J’ai laissé dans mon sablier

Des traces de leurs baisers

Et leurs cris étouffés

Pour apprendre qu’il n’existe (pas) de présent

Simplement

Le mensonge des conséquences

 

Hier n’est plus

Demain n’est qu’une hypothèse.

Maintenant un mensonge.

Alors pourquoi les mots?

Pourquoi les Femmes?

Pourquoi le soleil se couche

Entre deux icebergs

Dans mon verre ?

J’ai l’ivresse métaphysique. Mais la question était réelle, tangible presque tant elle était pressante : qu’est ce qu’on fout là? Ça sert à quoi tout ça? Et surtout pourquoi on joue à ce jeu dont les règles nous échappent manifestement.

C’était l’époque où j’écrivais sur l’Adultariat. J’avais 30 ans depuis 15 mois déjà et toujours pas de révélation sur le sens de la vie, ni même sur ce que je suis censé en faire. La religion devenait de moins en moins une réponse satisfaisante et je n’ai pas été éduqué pour me satisfaire du matérialisme du présent. Je n’ai jamais appris non plus à suivre sans poser de questions. Pourtant, je m’accroche à job dont le seul intérêt est sans doute de pouvoir fantasmer les routes potentielles que prendrait ma vie si je me décidais à le quitter – ça et payer le Médoc dans mon verre. Je me lève, arrive au taff, participe au maintien/développement de la finance mondiale, rentre, m’offre quelques heures d’évasion dans le coton, dors. Repeat. .Prisonnier du présent.

Je n’ai pas toujours été aussi, circonspect (hashtag euphémisme) sur le fonctionnement de notre monde. Longtemps j’ai mis mes questions en sourdine, ou tenter de les y maintenir. Mais voilà, avec la trentaine, le Médoc et les épices de ma blonde, un certain nombre de vérités me sont arrivées en pleine face :

  • Mes parents vont mourir un jour.
  • Qui tenterai-je de rendre fier à ce moment-là ?
  • La vie est un exercice solitaire.
  • Mes victoires, mes échecs, mes regrets et mes joies sont miens. Uniquement miens. Exclusivement et intrinsèquement miens.
  • Ma vie m’appartient et en vérité je ne dois de comptes qu’à moi-même.
  • Je vais mourir un jour.
  • De quoi serai-je fier à ce moment là ?
  • La Terre a 4,5 milliards d’années (à quelques vaches près)
  • La Terre est une chiure de mouche perdue dans l’espace.
  • Je suis une chiure de mouche au milieu de 7.5 milliards de chiures de mouche, sur une chiure de mouche perdue dans l’espace.
  • Malgré tout je suis unique. Éphémère et négligeable à l’échelle du temps et de l’espace, mais unique.
  • Mon existence est un miracle négligeable.
  • Seuls mes liens avec autrui entérinent ce miracle.
  • Mon espérence de vie est de 83 ans. Le tiers de ma vie est derrière moi.
  • Dans quelques années ou dans un siècle, ceux qui m’ont connu seront morts eux aussi
  • Si personne ne voit l’arbre tomber dans la forêt, est-il vraiment tombé ?
  • Quels que soient ses liens avec autrui, en nombre ou en intensité, l’on naît et l’on meurt seul.
  • Ces vérités sont les mêmes pour tout le monde.

Je perspectivise je t’ai dit.

 

C’était un peu sombre tout ça. Tiens, je t’offre une pause chaton que tu souffles un peu.

L’Agneau m’écoute développer ma pensée. Je voudrais plonger ma face dans ces fleurs et m’enivrer de leur parfum.
L’Agneau me ressert du vin.
J’agite ma cigarette dans l’air comme pour dessiner à la braise l’absent schéma de l’existence.

– Sam, pour un mec pour qui rien n’a d’importance, le cul de la brune-là semble bien réel à tes yeux.

– Tout n’est que vanité certes, mais le stupre m’ancre dans la réalité.

L’avantage d’être un poète, c’est qu’on peut sortir des choses pareilles avec du vin sur les lèvres et de la fumée dans les poumons tout en restant parfaitement crédible. Non ? Tant pis.



Le truc est absurde !

Je poursuis et Mr Pimenté joue toujours le jeu :

– Tu comprends l’absurdité du truc ? On est parfaitement négligeables à l’échelle de l’histoire humaine, anecdotiques à l’échelle de l’histoire de la planète, inexistants presque à celle de l’univers. Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, nous sommes uniques. En tant que planète, en tant que civilisation, en tant qu’individus. Une espèce de résultat accidentel lors d’une expérience à l’échelle de l’univers. Mec, nous sommes le LSD du Big Bang. Le trip en moins.

– Pas exactement Sam. Si la vie sur terre peut être interprétée comme un accident de laboratoire, notre présence ici, toi, moi, la blonde éméchée qui titube dans ses talons aiguilles là-bas et qui parle trop fort, nous sommes tous héritiers, tributaires de tous ceux qui ont été là avant nous. Je préfère penser que je suis le résultat de 4 milliards d’années d’évolution, la forme la plus aboutie à ce jour de la vie, qu’un simple accident de laboratoire. Toute l’Histoire depuis le Big Bang, a mené à ce moment précis où toi et moi on descend cette bouteille de Médoc. Frère, on est peut être seuls, mais on Est parce qu’il y a eu tout ça avant nous.

– Certes. Ok. Et puis quoi ? On Est. Poussières d’étoiles, tributaires et héritiers de 4 milliards d’années d’évolution et puis quoi ? On évolue dans un monde où notre existence est résumée à notre force de production. Si on te suit, on est un putain de miracle – et non négligeable celui là. Notre existence, le fait que l’on Soit est en soi extraordinaire. Admettons. Mais à quel moment ce miracle s’est suffit-il à lui même ? Ou plutôt à quel moment ce miracle, ce truc extraordinaire que tu décris est-il devenu un truc dont le but est de produire de l’âge adulte à la mort ? De mener des actions dérisoires au regard de l’Histoire de l’humanité pour sécuriser un loyer, acheter des trucs qui seront obsolètes dans 6 mois ? A quel moment ce truc que tu me décris comme quand même extraordinaire, cette existence, est devenu un corridor exigu fait de création de richesses éphémères (dont la plupart d’entre nous ne profite jamais vraiment), de guerres autour de frontières qui n’existent pas, elles. Quand je crée une data room, ou que tu vends un contrat sur ta plateforme marketing, à quel moment je suis à la hauteur de ce miracle ? Et surtout, nos existences telles qu’elles sont menées, qu’on les abordent de façon macro ou à l’échelle de l’individu sur son lit de mort, ne sont-elles pas vaines ? Qu’est ce qu’on retiendra de ma putain de data room dans un siècle ? Nous sommes les témoins réciproques du miracle de notre existence. Miracle que nous entérinons, tout en répétant tous  peu ou prou le même schéma absurde : nais, forme-toi à produire, produis, meurs. Réduire ce miracle à ça ne rend-il pas vaine notre existence ? Il doit forcément y avoir plus que ça. Être, dans ces conditions, ne me satisfait pas. C’est pas une réponse pour moi, “je suis” et puis voilà, c’est bon on peut check ça sur la liste et s’en satisfaire tout en continuant à répéter le délire métro-boulot-dodo.

Il faut savoir que l’Agneau est un ami patient à sa manière, ou en tout cas assez pour me servir de sparring partner alors que je disserte sur la vacuité de l’Existence. Mais parfois, lorsque je tourne en rond, il a des fulgurances, que j’attribue à une forme de “ça suffit maintenant” :

– Écoute Sam, me dit-il, si Être ne te satisfait pas, Fais.

– Fais ?

– Mec, t’es un poète. Nous sommes des poètes. Un égomaniaque comme toi devrait voir le truc : contrairement à la plupart des gens, on écrit. On laisse une trace, pas dans un esprit de production, pas pour faire de la thune, juste pour créer du beau et s’assurer que quelqu’un, un jour, entende notre arbre tomber. Demain, dans 10 ans, dans un siècle. Les mots que tu écris te survivront, si c’est ça qui t’inquiète. Au delà même de ta postérité, dans le présent, le sens de ton existence, c’est ce que tu en fais. D’ailleurs, KARRDR, on le fait ou bien?

L’Existence c’est ce qu’on en Fait

Je ne t’ai pas parlé de tout ça pour le plaisir de t’exposer mes thèses nihilistes, ou parce qu’il est 4 heures du matin et que j’ai voulu être sympa en accordant des congés à ma team en me dévouant pour faire le shift de nuit et que là, tout de suite, je m’emmerde grave. Ce n’est pas non plus parce qu’en tant que rédac chef de KARRDR je suis censé donner l’exemple et produire des articles tous les mois et que je n’avais rien de particulier à te raconter (ok, ok, celle-là peut-être un peu).

Depuis cette soirée avec YPC Pimenté, je suis revenu de ma crise existentielle, Zaka a rejoint le KARRDR, on a lancé le site, on se donne du mal, les trucs prennent forme et c’est super gratifiant. On Fait, sa mère. On Fait, putain ! Je Fais !

Et c’est bien ça le message. Faire. Le taff (#LesGensQuiFontLeTaff), l’effort de paix comme Ali, Booba et Doum’s, l’Amour, le tour du monde, ou ce que tu veux. Mais Fais.

Je te parle pas de faire ton taff, je te parle de Faire les choses qui te sont nécessaires, pour paraphraser Trouillot qui m’avait conseillé dans une dédicace “d’écrire les mots qui m’étaient nécessaires”. Je te parle de faire les choses que te dicte ton coeur. De faire en sorte que sur ton lit de mort, au moment de faire le bilan, tu sois satisfait de ton existence. J’ai beaucoup contemplé, beaucoup questionné, perspectivisé, et pour l’heure je n’ai pas trouvé de réponse plus satisfaisante à ma question “qu’est ce qu’on fout là ?” que de Faire. Ça parait con comme ça et tu te dis peut être que 1 700 mots n’étaient pas nécessaires pour en arriver à une conclusion aussi bateau. Et si c’est le cas tu peux aller te FAIRE voir.

Fin alternative :

Je voulais pas finir sur un effet aussi nul qu’un jeu de mot “Faire/se Faire voir”, je vaux mieux que ça. Au contraire, je préfère te faire lire encore deux, trois lignes, en te faisant penser que je vais ajouter un truc super intelligent alors qu’en fait pas du tout. Il est 4h29, j’ai encore 2h30 de shift à tirer, plus les yeux en face des trous, et le sentiment que les conclusions dans les chroniques, c’est un peu un exercice dérisoire et artificiel. Je pourrais finir sur n’importe quoi  ça ne changerait pas la face du monde. Ornithorynque.