L’ère de l’intello 2.0

Comment survivre sans s’intéresser à l’actualité?

Tu es ami avec un des chroniqueurs de Karrdr ou, comme tous tes potes, tu as “liké” la pétition pour une bonne prononciation du mot gwayav’ et depuis, grâce à la magie des algorithmes, ta timeline déborde d’articles tous les plus intéressants, riches et pertinents qui soient : analyse fine de la situation en Palestine, lettre ouverte au nouveau Président, hommage aux abstentionnistes et bilan socio-économique des six premiers mois de l’année 2017.

Sauf que toi :

  • Tu n’y comprends pas grand chose

  • Tu pourrais comprendre en t’appliquant un peu, mais depuis la fin de ta dictée à l’épreuve du brevet, tu ne t’appliques plus à grand chose, parce que maintenant tu es un(e) grand(e) et qu’au pire, et bien, tu laisses tomber et puis merde. 

  • Tu n’as juste pas envie de comprendre, parce qu’à côté, il y a aussi une vidéo de Buzzfeed sur 3 hommes qui portent un string (le même) pendant une semaine et que cela te semble être un premier pas nécessaire vers la victoire du féminisme.

Seulement voilà, demain, à la machine à café, on finira par venir t’en parler, de la situation en Palestine, ou de la dernière chronique de machin sur RTL. Pire, ta collègue un peu cool, cette traîtresse, te demandera ton avis sur la dernière saison de Dear White People et pas seulement pour connaître ton point de vue sur le fessier de Troy ou le teint parfait de Coco mais sur son traitement de la question raciale parce qu’en plus d’être un peu cool (pas autant que toi, clairement) elle est “woke”.

L’ère de l’intello 2.0

On reproche à internet et aux réseaux sociaux de bouffer notre jeunesse, d’en faire des zombies assoiffés de selfies. Soit. (Il faut cependant admettre qu’un bon filtre oreille de lapin peut sauver des vies. oui.) Mais un autre phénomène dévastateur dont on entend pas suffisamment parler c’est la croissance imperturbable du nombre de commentateurs et autres donneurs d’avis convertis au journalisme politico-socio-écono-philoso-microtrottoir qui telle la marée inévitable, te fait bouffer de l’information, en-veux-tu-en-voilà-t’en-voulais-pas-on s’en-fout-tu-la-mangeras.

Attention, je ne veux pas te parler ici de ton cousin George, no-life de formation classique, qui noie tes notifications d’articles plus que douteux sur les moeurs sataniques des hommes au pouvoir, ni même de ta maman, qui est adorable, mais qui partage systématiquement tout ce qui lui passe sous les yeux car pour elle il est inconcevable de “liker” en solitaire. C’est péché. Il faut partager.

Non, je te parle des divers sites, blog, podcast, twitterfeed et autres qui nous facilitent non seulement l’accès à l’information mais aussi à de l’analyse de qualité, loin des fake news, des médias aseptisés et/ou sous l’emprise des lobbys “charpentiers” (ahem…) ET C’EST UN PROBLEME CA MA P’TITE DAME!

Plus d’excuses : tu DOIS être informé, tu DOIS avoir un avis, une PASSION même, que tu DOIS être prêt(e) à chaque instant, à clamer sur la place publique, avec banderole ou commentaire d’au moins quinze lignes rédigées au préalable sur Word pour vérifier la syntaxe.

Tu n’as pas le choix. Tu es entouré(e) d’intello 2.0.

Fake it until you make it.

Sauf que toi, tu ne veux pas.

Tu veux continuer à étudier Instagram au réveil plutôt que de lire la compilation d’articles les plus pertinents sur l’actualité de la veille, compil’ savamment sélectionnée sur Facebook par ton pote Guillaume qui a fait Science Po’, s’est barré avant la fin parce que fuck le système, pour aller élever six mois des moutons au Pérou, a enchaîné avec un stage chez Libé puis lancé en simultané son app de microcommerce équitable et son podcast de critique du cinéma indépendant hongrois.

Tu veux prendre le métro en écoutant “Unforgettable” de French Montana (parce que oui, en plus, tu écoutes du hip hop commercial), et pas une chronique politique, ni même le dernier audiobook du fameux économiste dont tout le monde parle mais dont tu te fous (parce qu’après tout, tant que ta carte de crédit fonctionne, l’économie, on s’en tape).

Alors comment faire, te demandes-tu? Comment survivre dans une société qui attend de toi que tu sois Guillaume alors que dans le fond, tu lis encore en cachette les articles partagés par George (parce qu’ils sont plus faciles à comprendre et que mine de rien, c’est intéressant les théories du complot, ça se lit comme un bon polar…)?

Ne t’inquiète pas mon grand, cela fait un moment que je pratique cette arnaque : la preuve, j’écris pour Karrdr, t’as vu?

  1. “C’est troublant. Et toi? Qu’en penses-tu?”  Cette réplique te sortira de 80% des situations délicates relatives à ton absence de réel intérêt pour l’actualité. Accentue-là d’un haussement de sourcil et ton interlocuteur, qui n’attendait que cela en réalité, se lancera dans le monologue qu’il a répété dans le métro pendant que tu gigotais sur “Unforgettable”. L’intello 2.0 adore briller in real-life.
  2. Souviens toi de ta supériorité a.k.a ta différence. L’intello 2.0 est en général (mais pas exclusivement) intelligent. Tellement intelligent qu’il sait porter un regard critique sur sa propre personne, sur ses acquis et sur ses faiblesses. C’est sur ce dernier point qu’il faut le choper.

Un exemple en situation :

8h20 au boulot

Moi (fixant des yeux la bouilloire en priant pour qu’on m’ignore) – Grouille, grouille, grouille….

Collègue (bien pensant)- Salut ça va? C’est vraiment un honte ce qui se passe avec blablablabablablabla Union Européenne blablablabla pyramide du Louvre  blablablabla la mort de Chavez blablablabla la moustache à José Bové blablablablabla la faute des Quataris de toutes façons! Non?

Moi – C’est vrai, c’est troublant. Qu’en penses-tu?

Collègue – blablablabla…….

Ici, le discours se fait trop long, je sens qu’il va encore me poser une question, les mains moites, je suis obligée de donner le coup de grâce. Kill or be Killed.

Moi – Tu sais, en tant que femme (BOOM) noire (BOOM), mère (BOOM) qui plus est, ça me révolte. Vraiment. Mais qui m’écoutera, hein?

Malaise.

Triple Kameha.

En général, l’Intello 2.0 s’éloigne en marmonnant “ah ben ça…” accompagné d’un hochement de tête. Plus tard, il publiera surement un statut, toujours bien pensant, partagera deux articles du New York Post sur BlackLivesMatter et réfléchira ensuite à son commentaire sur l’actualité du jour (à rédiger sur Word on a dit. Toujours.)

  1. Pour survivre dans cette ère de l’Intello 2.0, il te faudra tout de même te tenir un minimum informé. Ne serait-ce pour savoir s’il y a deuil national, donc pas besoin d’aller au travail, ni de discuter avec ton intello 2.0 local in real life. Un jour, je te raconterai comment je me suis pointée en prépa le 12 septembre 2001 dans l’ignorance la plus totale, forcée de faire une minute de silence en interrogeant du regard ma voisine de table en mode “ispasskoi?” En attendant, je te conseille l’app de Reuters qui, d’une part te propose l’info en vidéo (tu peux ainsi conserver ton crédit lecture pour les citations-inspirations-versets bibliques d’Instagram) et prend en compte ta bien maigre capacité d’attention en te laissant choisir la durée que tu souhaites consacrer à l’Actualité.
  2. Laisse les jouer entre eux va! Inutile d’essayer de participer, tu n’as pas les armes et tu as eu la flemme de participer aux échauffements, alors assieds-toi, détends-toi et attends. Il y a toujours un aperçu du Paradis qui se glisse dans débats animés en ligne des Intellos 2.0. La section commentaires des articles engagés est une source de divertissements sans fin. Un peu comme regarder les meilleurs moments du débat Le Pen-Macron (les meilleurs moments on a dit. Si possible sous forme de .GIF).
    Comment reconnaître l’un des nôtres dans la foule? Il a peut-être poussé le vice jusqu’à écrire : “I’m just here for the comments”

 

 

Note de la Rédaction : 

La rédaction recommande la lecture (ou relecture) de l’Ere des Haters après cet article.