Boys will be boys

Paris la nuit. Il était environ deux heures du matin quand nous avions fini par regagner mon appartement. Il avait plu toute la nuit, mais nous avions préféré rester à la terrasse du bar. La pluie était chaude dans cette nuit d’été étouffante ; il avait proposé de me raccompagner. Il était tard, je ne voulais pas rentrer seule. Le vin m’avait suffisamment monté à la tête pour que j’admette que j’avais envie de lui. Sur le pas de la porte, alors qu’il m’embrasse, je l’entraîne à l’intérieur. Je le laisse me déshabiller. Je m’en veux un peu quand il m’allonge sur le lit. Peut-être que je me suis laissée convaincre trop facilement. Mais ses mots, son regard posé sur moi… des mois que ça dure. Je peux bien me laisser aller…

C’est cette scène que je me suis imaginée quand, au cours d’une conversation des plus banales, mon interlocuteur m’a mentionné sans y penser vraiment, les intentions d’une de ses connaissances envers une jeune femme. Une sombre affaire de revanche qui ne pouvait être complète qu’en trouvant le chemin des draps de cette dernière. Et mon interlocuteur de justifier d’un « boys will be boys », autrement dit que les mecs seraient toujours des mecs et il n’y avait rien qu’on puisse y faire… mettant une sorte de point final à toute contestation que je pourrais formuler.

« Boys will be boys » Quatre mots qui encapsulent de la résignation, un certain fatalisme peut-être ; et puis surtout, une large gamme d’excuses en tout genre dont le but est de dédouaner, de blanchir, de chasser dans un mouvement de la main la gravité des actions perpétrées, les requalifiant d’immaturité inoffensive. En réalité les ramifications sont infinies.

Bien entendu, après une telle introduction il serait aisé de s’embarquer dans une tirade féministe avec mots-clés à l’appui : masculinité toxique, patriarchie, masculinité hégémonique… mais il paraît que le féminisme est à la racine de tous les vices, alors peut-être qu’une conversation à cœur ouvert aura plus d’effet.

Revenons-en à la fameuse discussion, point de départ de cet article : j’ai par la suite tenté d’expliquer mon point de vue à mon interlocuteur qui s’est tout de suite retranché dans une position de défense : « Tu sais bien que je ne pense pas comme ça, accorde-moi le bénéfice du doute. » Certes, mais ce n’est pas de ça dont il est question. Plutôt pourquoi tenter de justifier ce qui n’est pas justifiable ? À ce jour, je ne suis pas certaine que le message soit passé à 100%.

Avec raison peut-être, on me répondra que je fais tout un foin de rien du tout. Dans les faits, rien n’est arrivé, tout au plus une conversation entre deux amis. Est-ce bien grave ? C’est justement là que le bât blesse :  dans les intentions formulées, dans la pensée embryonnaire, dans le cheminement qui permet d’arriver à une telle conclusion.

Qu’on se mette à la place de la jeune femme concernée. D’un coup sa vie, ses sentiments, ses aspirations, ses ambitions n’ont plus aucune espèce d’importance. La voilà, le temps d’un remue-ménage méningé, devenue pur moyen, un objet sur une route dont la seule raison d’être n’est plus que de permettre à quelqu’un de parvenir à ses fins. Et quelles fins !

Passons sur les détails de l’histoire en elle-même. N’importe qui avec un minimum de sens moral devrait comprendre ce qui cloche. Du moins, j’ose l’espérer. La réaction de mon interlocuteur, en revanche, est symptomatique de ce qui permet aux actions du premier de proliférer.

« Boys will be boys » est l’acceptation tacite que certains comportements attendus des hommes sont parfaitement normaux, voire encouragés, alors même qu’ils dévalueraient la vie d’autrui (en l’occurrence celle d’une jeune femme) pour affirmer un pouvoir de domination. Je simplifie grotesquement, mais l’idée est là.

« Boys will be boys » justifie avec tendresse presque, comme lorsque nos grands-parents justifient avec amour nos bêtises adolescentes d’un « il faut bien que jeunesse se passe ». C’est bénin, jusqu’au jour où jeunesse dézingue une famille dans un accident de la route parce que soûl et roulant trop vite. Je dramatise, mais nous ne sommes pas très loin de la vérité.

Le doigt ou la lune ?

Parce que refuser de reconnaître l’humain derrière le pion, les conséquences derrière le jeu, veut dire que plus rien n’a vraiment d’importance. De l’insulte aux actes de violence, en passant par la manipulation, il n’y a pas de limites morales à ce qui est acceptable dans une société qui s’obstine à garder la tête dans le sable. Ce qui me rappelle étrangement un autre cas, mais passons.

« Boys will be boys » est exactement l’excuse employée pour défendre des individus comme Brock Turner dont le père a estimé dans une lettre ouverte que 20 minutes d’action avec une jeune femme inconsciente derrière une poubelle ne valaient pas une vie passée derrière les barreaux. Un exemple parmi tant d’autres.

Inutile de pointer du doigt le grand écart entre le parallèle de ces deux histoires. Inutile de m’expliquer que la connaissance de mon interlocuteur n’était peut-être qu’un sociopathe capable du pire avec n’importe qui d’autre. Ne regardez pas le bout de mon doigt au lieu de regarder la lune qu’il montre. Ces deux histoires, bien qu’ayant des niveaux de gravité différents, sont les fruits du même problème.

Au fond, nous participons à un procédé de normalisation de la prédation : les mécanismes de l’histoire de mon interlocuteur sont les mêmes qui permettent de faire passer pour péché véniel les 20 minutes d’action de Brock Turner. C’était une simple erreur de jugement, c’était immature de sa part, on ne peut pas trop lui en vouloir. Vraiment ?

Quand je parle de fatalisme plus avant, je fais référence au fait que l’on a tellement intégré comme étant normal de laisser passer ce genre de comportements au prétexte que c’est inhérent à une soit-disant condition biologique… que l’on en oublie qu’il n’y a aucune obligation de l’accepter et de se taire.

Mon interlocuteur avait en fait le choix de réagir tout comme je l’ai fait et de rappeler à sa connaissance qu’il avait en ligne de mire quelqu’un qui n’avait absolument rien à voir avec son désir de revanche. Encore fallait-il qu’il y songe lui-même. A la place, il s’est contenté, j’imagine, d’un hochement de tête, d’un regard désapprobateur peut-être et s’est satisfait d’un « boys will be boys » secouant discrètement la tête et passant au sujet suivant comme on passerait un plat à table. Et comme on ne le sait que trop, le silence compte toujours comme un consentement… même quand il ne l’est pas.

Ouvrez les écoutilles, je ne blâme pas les hommes dans leur ensemble. D’accord, vous n’êtes pas tous pareils, non vous n’êtes pas tous des ennemis de la cause, oui, les femmes sont elles aussi des produits de leur environnement (et c’est exactement ça le problème). Ça y est, tout le monde peut respirer à nouveau ?

La différence tient dans le fait que là où on excuserait un homme, on critiquerait une femme (vous savez, ce truc ridicule, la hiérarchie de genre… mais chut, j’ai promis). Ce dont on parle moins, c’est combien le laisser-faire du fameux « boys will be boys » est aussi un risque pour les hommes eux-mêmes. Mais c’est une autre histoire, pour un autre jour.